Travail de mémoire et communication interculturelle



Beaucoup de travaux ont été publiés en Europe et aux Etats-Unis sur la communication interculturelle. Je voudrais surtout retenir comme première définition ce que Alain Touraine, l'un de nos grands sociologues  a écrit à ce sujet : « la communication interculturelle est au cœur des enjeux de société. Une société capable de reconnaître des individus, des groupes sociaux et des cultures en même temps qu'elle saura les faire communiquer entre eux en suscitant le désir de se reconnaître dans l'autre avec le même travail de construction qu'on opère en soi-même pour se connaître, sera une société où la communication interculturelle aura été un succès ». A travers cette approche, A. Touraine souligne la notion du « vouloir vivre ensemble ». Il faut rappeler ces trois termes « vouloir », « vivre » et « ensemble » et pas seulement le « vivre ensemble ». Les débats sur le multiculturalisme, revendiqué aujourd'hui  comme valeur dans nos sociétés européennes ,le montrent bien: nous avons souvent affaire dans l' exigence de multiculturalisme à une tolérance indifférente – c'est-à-dire qu'au fond chacun doit avoir le droit de vivre à  l'un à côté de l'autre  indépendamment mais aussi selon ses origines, ses traditions, ses propres valeurs personnelles. En définitive l'essentiel est qu' il n'y ait pas de conflit et que tout soit harmonieux. Mais cela ne s'est jamais réalisé ainsi dans l'histoire et nous savons que cette approche du multiculturalisme sous l'aspect de la tolérance indifférente produit plus de problèmes, de tensions, de conflits qu'elle n'en désamorce. Au fond la problématique que nous constatons dans nos sociétés métissées n'est pas seulement celle du « vivre ensemble » mais celle du « vouloir vivre ensemble », à laquelle les analyses des sociologues, pédagogues et politologues, notamment du service recherche de l'Office franco-allemand pour la jeunesse, apportent un certain nombre de réponses par le biais de deux concepts. L'un est le concept d'interculturalité (ou interculturel), l'autre de transculturalité (ou transculturel).

Le concept d'interculturalité est important car il suppose la connaissance de l'autre et le dialogue. Mais ce concept d'interculturel peut mener aussi dans sa dérive extrémiste, à l'assimilation forcée – on sait ce que cela signifie dans les héritages de la période coloniale. Jacques Demorgon l'a souligné dans l'un de ses derniers ouvrages ( «  Critique de l'interculturel « , Paris, 2004).

Une autre approche peut être la dimension de transculturalité,  ce qui implique la prise en compte ou la conscience de la double culture. Certains pensent que c'est un mythe. Mais si nous réfléchissons sur nos cultures européennes, elles ont été  toujours été l'objet  d'un processus de métissage permanent. Il n'y a pas d'identité nationale au sens barrésien  maurrassien voire sarkozien du terme (cf. ministère de l'immigration, de l'identité nationale et du co-développement). Le terme est suspect à juste titre  dés lors  que la nation  n'est plus ce «  plébiscite quotidien » dont parlait Ernest Renan à la fin du 19 siècle. L'identité est alors politique voire républicaine. Les cultures française, autrichienne, allemande ont connu des changements constants, des approches, des enrichissements, des dialogues et des synthèses au cours de l'Histoire. L'européanisation de ces cultures, l'a bien montré à travers les siècles passés, et encore plus aujourd'hui à l'heure du dialogue entre l'Europe et les autres continents. Il est évident que cette transculturalité existe de fait. Nous le voyons très bien dans les médias, dans les productions culturelles. Bref, nous le voyons partout où il y a des phénomènes de communication.

Si l'on réfléchit maintenant à la dimension européenne et que l'on reprend l'Histoire, on voit également ce que peut donner une idéologie de la réconciliation, ou du rapport entre deux pays en l'absence de travail de mémoire. Dans l'expérience franco-allemande, nous avons eu quelque chose de très important après 1945: l'impératif du « vivre ensemble », c'est-à-dire trouver les conditions et le mode de fonctionnement qui permettent qu'il n'y ait plus de conflits, au travers d'une coopération entre les deux pays. Ayant été Secrétaire Général adjoint de l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ), je peux dire que ce vivre ensemble, cette idéologie de la réconciliation n'ont pas pour autant supprimé toute la dimension des stéréotypes, des images réductrices et des freins à la double culture et à l'échange. Cela n'a pas pu être évité, comme on peut le noter au travers des crises qui ont marqué les relations franco-allemandes après 1945 s'apuyant sur le fameux « les Allemands ou les Français sont comme ça… ». Le sens de la transculturalité  a été longtemps absent. Or, si on s´était penché un peu plus sur l'histoire des racines de cette réconciliation, on aurait compris de quoi il s'agissait ? Il s'agissait de moments importants de l'histoire franco-allemande où Français et Allemands se sont retrouvés avec des valeurs communes, dans des mêmes combats, dans des mêmes orientations, je pense par exemple à tous les résistants allemands voire  ceux et celles issus d'autres pays européens ,engagés dans la Résistance française pendant la deuxième guerre mondiale , ces   « étrangers indésirables «  qui ont longtemps été oubliés. Je citerai simplement quelques noms pour montrer que cette histoire de l'émigration allemande en France est essentielle pour comprendre ce qui s'est passé après 1945 et qui a notamment permis  cette réconciliation : Joseph Rovan, Alfred Grosser, Stéphane Hessel, Pierre Paul Sagave. Alfred Grosser  fut grâce au  Comité d'échanges  avec  l'Allemagne nouvelle l'un des acteurs essentiels de cette dynamique transculturelle et de cette coopération. Le travail de mémoire ,comme l'a défini Paul Ricoeur est  donc quelque chose d'essentiel pour renforcer la dimension de transculturalité dans les relations internationales. L'exemple franco-allemand a connu un certain succès ; je peux en parler au niveau des Jeunes. J'ai connu les nouvelles générations des deux pays celles du nouveau millénaire, brusquement interpellées sur les problèmes de mémoire, et demandant pourquoi  s'engager dans la coopération franco-allemande.La réponse renvoyait à la chance de la  double culture en Europe et à la perspective de devenir  un médiateur entre les deux cultures, au fond d'être  dans l'entre-deux, et ce, toujours de manière très constructive et positive. Finalement cette perspective renvoie à  d'autres contextes et l´on peut aisément dépasser l´exemple franco-allemand bien qu´aucune situation ne soit totalement comparable . Je pense aussi aux peuples des Balkans .Plus généralement,au lieu de la « guerre des mémoires » que certains ont tendance à  théoriser dans le fameux «  choc des cultures « , c'est finalement la transculturalité qui s'impose, notamment dans une perspective européenne.

Le travail de mémoire est  important pour les relations politiques internationales.Il est aujourd'hui indispensable pour toute compétence interculturelle  L'idée d'un manuel d'histoire franco-allemand, qui a germé à l'OFAJ, suite au travail de mémoire qui y a été mené, peut faire tache d'huile dans d'autres régions d'Europe. Ces tentatives et ces efforts de formation ou d'éducation transculturelle ne peuvent que  renforcer l'Europe de la diversité   à l'heure d'une globalisation anglo-américaine des activités culturelles sur le Vieux Continent en évitant les crispations identitaires ou nationalistes.

par Michel Cullin, Professeur à l'Académie Diplomatique de Vienne, Directeur du centre Félix Kreissler de recherche sur les relations franco-autrichiennes



Gregory DUFOUR


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