Pour un travail de mémoire franco-autrichien



Michel CULLIN, Professeur à l’Académie Diplomatique de Vienne, Directeur du centre Félix Kreissler de recherche sur les relations franco-autrichienneseur du Centre de Recherche sur les relations franco-danubiennes  à l'Académie diplomatique de Vien
Michel CULLIN, Professeur à l’Académie Diplomatique de Vienne, Directeur du centre Félix Kreissler de recherche sur les relations franco-autrichienneseur du Centre de Recherche sur les relations franco-danubiennes à l'Académie diplomatique de Vien

A l'heure où l'Autriche va fêter le 53ème anniversaire du  Traité d'Etat, qui, en 1955, lui permit de retrouver sa souveraineté, dix ans après sa libération du national-socialisme par les  Alliés occidentaux et les Soviétiques en 1945, il est plus que jamais nécessaire de rappeler le rôle de la France dans le succès des négociations qui aboutirent à la signature dudit traité. Le ministre français des Affaires Etrangères qui était à Vienne récemment devait souligner cette contribution importante de la diplomatie française dans les années 54-55. La déclaration de Pierre Mendes-France devant les Nations Unies en novembre 1954 et le plan français de retrait des troupes étrangères du territoire autrichien avait été précédé de conversations entre le Haut Commissaire français de l'époque, Jean Chauvel et le jeune Secrétaire d'Etat autrichien aux Affaires Etrangères, Bruno Kreisky. Les Français étaient  avant tout soucieux d'éviter tout affrontement avec l'Union Soviétique qui pourrait retarder la fin de l'occupation. Lorsque le gouvernement autrichien décida, à l'invitation de l'Union Soviétique, de se rendre à Moscou en avril 1955 pour explorer la piste d'une neutralité permanente, ce furent les Français qui s'interposèrent pour dissiper les craintes des Anglo-américains, craignant de voir les Autrichien accepter une solution de neutralisme prosoviétique. L'échange de vues avec Molotov, alors ministre des AE de l'Union Soviétique, aboutit au fameux mémorandum de Moscou qui réaffirmait l'engagement autrichien de neutralité et ouvrit ainsi la porte aux négociations sur le Traité d'Etat. L'historien autrichien, Thomas ANGERER, dont les travaux sur la politique française en Autriche après 1945 ont pu largement éclairer ce chapitre de l'histoire des relations franco-autrichiennes, a relevé que la France en dépit de certaines réserves face au concept de neutralité, eut « un regard plus compréhensif que les Américains et les Britanniques ». 

Toutefois les relations franco-autrichiennes ne peuvent être aujourd'hui redynamisées après la crise de 2000 qu'à la condition d'un travail de mémoire commun qui souligne l'importance des transferts culturels et politiques entre les deux pays. C'est surtout l'histoire de l'exil autrichien en France avant et pendant la Seconde guerre mondiale ainsi que ses conséquences après 1945 qui constitue une matrice importante des relations franco-autrichiennes d'aujourd'hui, au delà des stéréotypes sur les valses viennoises et « Sissi » d'un côté et la « Grande Nation » de l'autre. On ne cessera jamais - comme d'ailleurs pour les rapports franco-allemands - de souligner l'importance décisive de ces Autrichiens et Autrichiennes, qui venus en France après l'écrasement du mouvement ouvrier en février 34 par le régime austro-fasciste de l'époque ou en 1938 après l'Anschluss, ont  contribué au renforcement de ces relations à une époque où l'Autriche était largement oubliée .Ces hommes, ces femmes qui avaient choisi la France comme terre d'asile furent victimes d'un lent processus de rejet et de xénophobie vers la fin des années 30 et carrément trahis dans leur chair et leur âme francophile par l'ignoble article 19 de l'armistice du 24 juin 1940, prévoyant la livraison des réfugiés allemands et autrichiens à Hitler. Ils furent toutefois nombreux à comprendre que Vichy n'était pas la République et que dés lors le destin de Français et d'Autrichiens antifascistes était scellé pour toujours dans le combat commun pour la libération de l'Europe nazie. 

On ne connaît  pas suffisamment, aujourd'hui encore, l'histoire de ces résistant autrichiens en France, qui, comme les résistants allemands dans notre pays, ont été, bien avant l'heure et dans des conditions tragiques, les précurseurs de cette citoyenneté européenne, indispensable  à la construction politique du continent. Plus généralement l'histoire de cet exil reste largement ignorée du grand public dans les deux pays. Si Sanary-sur-Mer, ce haut-lieu de l'exil allemand et autrichien en France dans les années 30 est devenu grâce à son maire et à sa médiathèque plus qu'un symbole à l'heure du rapprochement  franco-allemand ,puisque l'Office franco-allemand pour la jeunesse, fidèle à sa tradition d'office de formation citoyenne et d'éducation populaire, y a célébré son 4Oème anniversaire en 2003, d'autres lieux de mémoire tout aussi importants pour les relations franco-autrichiennes et les conditions dans lesquelles ont été opérés ces transferts sont peu connus, en dépit des efforts courageux d'universitaires français et autrichiens, germanistes, historiens ou politologues. L'un d'entre eux, disparu l'an dernier, Félix Kreissler, éditeur pendant plusieurs décennies de la revue du Centre d'études et de recherches autrichiennes de l'université de Rouen, « AUSTRIACA », fut l'un des pionniers de ces relations franco-autrichiennes qui connurent dans les années 70 et 80 à Vienne et à Paris un véritable âge d'or.

Il n'est donc nullement exagéré de parler d'une mémoire commune entre la France et l'Autriche, qui ne saurait toutefois être instrumentalisée pour justifier le victimisme, devenu une doctrine officielle en Autriche après 1945. 

Les Alliés avaient certes reconnu dans la fameuse déclaration de Moscou en 1943 que l'Autriche avait été « le premier pays libre, victime de la politique  typique d'agression hitlérienne, qu'il convenait de libérer » mais ils avaient ajouté qu'ils (les Alliés) tiendraient compte « dans quelle mesure l'Autriche contribuerait elle-même à sa propre libération « et c'était bien là le sens de la déclaration du comité français  précité : «  le comité ne doute pas que les patriotes autrichiens serviront la cause de leur indépendance en travaillant eux-mêmes à la libération et  à la renaissance de leur pays ». Les Français , comme l'a noté le grand historien autrichien, Gerald Stourzh, avaient quant à eux tenu à minimiser la clause de responsabilité évoquée dans la Déclaration de Moscou, tout en insistant sur l'importance et la légitimité de la Résistance autrichienne. Les émigrés et résistants autrichiens dans les maquis français et dans les FFI, mais aussi ceux présents dans le « bataillon autrichien » d'Alger des FFL n'avaient pas ménagé leur peine pour ce nouveau départ des relations franco-autrichiennes. On comprend mieux pourquoi le général Bethouart, légendaire haut-commissaire français en Autriche après 1945 fit apposer dés l'entrée des troupes françaises au Voarlberg en avril 45 des panneaux indiquant : « ici l'Autriche, pays ami ». 

C'est bien ce « patriotisme de la mémoire » dont a parlé Bernard Henri Levy qu'il convient de faire naître entre les deux pays, à l'heure de l'Europe. Les « mémoires croisées » entre la France et l'Autriche permettent aujourd'hui plus que jamais de faire ressortir le caractère transnational des débats et des engagements politiques sur le continent. Former entre la France et l'Autriche des passeurs de culture qui puissent s'appuyer sur la double mémoire franco-autrichienne de la résistance au IIIème Reich, permet aussi de renouer avec le cosmopolitisme des Lumières dont certaines résurgences populistes ou fascisantes dans les deux pays veulent combattre l'héritage. 

Enfin, la richesse des transferts culturels franco-autrichiens devient évidente dés lors qu'on rappelle par exemple certaines époques de la chanson française auxquelles sont liés les noms d'artistes et de compositeurs juifs de la vieille Autriche comme Norbert Glanzberg, Joseph Kosma ou Adolphe Siebert. Prévert et Cosma, Piaf et Glanzberg sont les artisans d'une transculturalité originale que montre bien une remarquable exposition sur les musiciens et compositeurs autrichiens dans l'exil français avant la Seconde guerre mondiale, réalisée par l'association pour la connaissance des artistes et musiciens de l'exil, Orpheustrust et qui a été présentée à l'Institut français de Vienne à l'occasion des commémorations de la libération de l'Europe du nazisme en 2005 sous le titre symbolique de « Douce France ». 

par Michel Cullin, Professeur à l'Académie Diplomatique de Vienne, Directeur du centre Félix Kreissler de recherche sur les relations franco-autrichiennes 



Michel CULLIN


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