Parcours politique et responsabilités de défense par Lionel Jospin, ancien Premier Ministre



Le 9 février dernier, Lionel Jospin, ancien Premier Ministre, s’exprimait au Centre des Hautes Etudes militaires et revenait sur son parcours politique et sur ses responsabilités de défense. i-defense.org vous livre son témoignage tout à fait intéressant.

Pour traiter cette question d’importance pour un responsable politique français, j’aborderai trois points : je vous dirai d’abord ce que fut mon rapport aux questions militaires avant que je devienne Premier ministre. Puis je traiterai de la gestion de la politique de défense par mon gouvernement, en période de cohabitation au sein de l’Exécutif. Enfin, je me consacrerai à l’engagement de la force en cas de conflit et à la conduite des opérations extérieures.


Mon rapport aux questions militaires avant mon arrivée à Matignon

J’évoquerai d’abord mon itinéraire personnel. Je suis issu d’une famille qui n’avait pas de liens avec le milieu militaire. Mon père était professeur, ma mère sage-femme et ils étaient tous deux pacifistes. Le premier, sans doute, parce qu’enfant et réfugié des régions occupées du nord de la France, il avait vécu l’épreuve de la guerre 14-18. La seconde, peut-être, parce qu’elle se pensait faite pour donner la vie et non pour la prendre. Mais j’appartiens à une génération qui a été confrontée à plusieurs types de guerre.

Enfant, j’ai connu la seconde guerre mondiale, l’exode, le froid, le rationnement, les bombardements, l’occupation allemande, une fouille de la Gestapo à la maison, ces deux passages d’amis juifs pour quelques jours dont nos parents nous disaient qu’il fallait taire la présence; enfin la joie de la Libération et ce malaise éprouvé devant ceux qui, dans les rues, tondaient des femmes.

Adolescent, puis jeune homme, j’ai été marqué par le contexte de la guerre froide. La guerre de Corée, la guerre d’Indochine, la construction du Mur de Berlin, la crise de Suez, l’écrasement de la révolution hongroise par les troupes du Pacte de Varsovie, la crise des missiles de Cuba ont constitué l’arrière plan de ma jeunesse. Dans ce qu’on appelait « l’équilibre de la terreur », la terreur - même abstraite - n’était pas absente.

Étudiant, j’ai été confronté à une guerre coloniale, celle d’Algérie. J’y étais hostile, par un anticolonialisme de jeune homme de gauche, mais aussi parce que je ne lui voyais pas de chance de succès. La décolonisation était partout un mouvement irrésistible. Pour autant, à la fin de 1961, une fois reçu au concours d’entrée à l’ENA, je suis parti pour le service militaire avec comme perspective de me battre en Algérie.

Alors commence mon premier vrai contact avec l’Armée. Je fais mes classes au Centre d’instruction des Blindés (CIDB) à Trèves, comme tireur de char (sur des Patton M47); puis je fais le peloton EOR à Saumur sur des Halftracks, sortant sous-lieutenant d’un peloton de « Portés ». Les accords d’Evian viennent d’intervenir, en mars 1962, mettant fin à la guerre d’Algérie. Au cours de ces 18 mois, je rencontre et fréquente des militaires de carrière. Ceux-ci étaient le plus souvent de sensibilité «Algérie française» pour reprendre les termes de l’époque. Mais nos différences d’opinions n’ont pas empêché nos rapports d’être bons. Ces hommes étaient directs dans les contacts, dotés comme moi d’une certaine énergie physique et ils étaient attachés à des valeurs. Mon service militaire s’achève en juillet 1963.

Quand je deviens un responsable politique, ma relation aux questions militaires se renoue. Après ma scolarité à l’ENA, j’ai été cinq ans diplomate, de 1965 à 1970. En 1970, pour être libre dans l’expression de mes idées, je quitte les Affaires étrangères et je deviens professeur dans un IUT. Je le resterai jusqu’en 1981.

Parallèlement, en 1971, j’adhère au parti socialiste dont François Mitterrand vient de prendre la tête. En 1975, je deviens secrétaire national au Tiers-Monde. En 1979, je suis secrétaire national à l’ensemble des relations internationales et n° 2 du PS. Au cours de ces années, le parti socialiste engage des débats importants sur les questions stratégiques et de défense. Dans cette période, sous l’influence de Charles Hernu - qui sera le premier ministre de la Défense du Président Mitterrand en 1981- et sous l’impulsion de son Premier secrétaire, François Mitterrand, le parti socialiste travaille sur les questions militaires et opère son ralliement, conceptuel et politique, à la doctrine de la dissuasion (alors que la gauche lui était jusqu’alors hostile). Je participe à ces discussions.

Dans ces années 70, nous avons choisi en France une stratégie d’union de la gauche et donc l’alliance avec le parti communiste, qui est alors puissant. En dépit de cette alliance et malgré les critiques que nous formulons sur la politique américaine (particulièrement au Vietnam et en Amérique Latine), nous formons une analyse assez lucide du rapport Est/Ouest. L’Union soviétique, dont le système politique, totalitaire, est bloqué et dont l’économie est sclérosée, a imprudemment relevé le défi de la course aux armements que lui ont lancé les Etats-Unis. La deuxième puissance mondiale d’alors va s’y épuiser. Mais, à la fin de la décennie, elle est à l’offensive au plan géostratégique: en Angola, en Ethiopie, en Afghanistan. Ses missiles sont en surabondance pointés sur l’Europe de l’ouest. Dans ce contexte, nous reprenons à notre compte une bonne part de l’analyse et de la posture gaullistes : la France doit rester fidèle à l’Alliance atlantique dominée par les Etats-Unis; elle doit aussi garder son autonomie de décision par rapport à son puissant allié.

En 1981, François Mitterrand est élu à la présidence de la République. Le parti socialiste et la gauche gagnent dans la foulée les élections législatives. Je suis Premier secrétaire du parti socialiste et je deviens député. Dès ce moment, et pendant sept ans, je suis associé, comme leader du parti majoritaire, aux grandes décisions de caractère militaire et stratégique. Je rencontre chaque semaine le Président et le Premier ministre (pour ce dernier, à l’exception de la période de cohabitation 1986-1988). Je vois régulièrement les ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Je m’exprime à l’Assemblée nationale. Je participe au débat public sur notre politique internationale et de défense. J’interviens aussi dans des controverses. Ce fut le cas lorsque le Premier ministre Jacques Chirac voulut doter notre pays de missiles mobiles terrestres (que nous appelions ironiquement «missiles à roulettes») et se montra favorable à une coopération scientifique avec les Etats-Unis sur leur projet dit «Initiative de Défense Stratégique» (IDS). Le Président François Mitterrand s’opposa aux initiatives de son Premier ministre, lesquelles ne débouchèrent pas. Durant ce septennat, je suis en accord avec les grandes orientations tracées dans le domaine de la politique étrangère et de la défense, même si j’éprouve des réticences à l’égard de la politique africaine, qui s’inspire trop du passé. Je n’aurai qu’un véritable désaccord avec les choix faits. Il concerne notre implication dans la guerre entre l’Irak et l’Iran, qui se marque en 1983 par la livraison de super Etendards et la fourniture de missiles Exocet à l’Irak. Je ne pense pas que la dictature de Saddam Hussein doive être choisie comme rempart contre la révolution islamique iranienne. Je trouve en outre que cet engagement est imprudent, compte tenu de notre présence au Liban, où existe une importante communauté chiite. Je préconise que nous restions à l’écart de cette guerre. Je fais hésiter François Mitterrand. Mais d’autres emportent la décision.

En 1988, François Mitterrand est réélu et commence le second septennat. J’entre alors au gouvernement comme ministre de l’Education nationale et je quitte la direction du parti socialiste. Compte tenu de ma fonction gouvernementale, je ne suis plus impliqué directement dans les questions de défense (à l’exception de mon travail sur les relations Ecole/ Armée). La situation change en 1990 quand éclate la guerre du Golfe. En effet, parce que je suis ministre d’Etat et numéro deux du gouvernement dirigé par Michel Rocard, je participe aux Conseils de défense. Ceux-ci se tiennent à l’Elysée autour de François Mitterrand et prennent les grandes décisions que la situation impose. D’abord, nous arrêtons le principe de notre participation à la guerre contre l’Irak dans la coalition rassemblée par les Etats-Unis et légitimée par l’organisation des Nations Unies. L’annexion par la force d’un Etat membre de l’ONU, le Koweït, le refus de Saddam Hussein de se retirer devant la menace d’une intervention internationale et le risque que son aventure représente pour la région ne nous laissent pas d’autre choix. Ensuite, les Conseils de défense précisent les modalités de notre participation. Enfin, ces conseils assurent le suivi de nos opérations. En 1992, je ne suis pas maintenu au gouvernement.

Trois ans plus tard, en 1995, je suis choisi par les adhérents socialistes pour être leur candidat à l’élection présidentielle. Je suis à nouveau amené à m’exprimer sur les questions de Défense. Elles seront majeures pour moi deux ans après quand je reviendrai aux responsabilités d’Etat, cette fois comme Premier ministre.

La gestion de la politique de défense par mon gouvernement

Mon gouvernement agit, vous le savez, dans un contexte de cohabitation au sein de l’Exécutif. Le Président Jacques Chirac, élu deux ans auparavant, ayant dissous l’Assemblée nationale un an avant le terme de la législature, les socialistes et la gauche ont gagné les élections législatives le 1er juin 1997. Je suis nommé Premier ministre. Comme nous sommes en cohabitation, je ne suis pas soumis à l’autorité du Président de la République et je choisis mes ministres librement. Pour deux d’entre eux néanmoins - selon un usage établi lors des deux précédentes cohabitations - l’accord du Président est nécessaire. Mes choix, qui se portent sur Hubert Védrine aux Affaires étrangères et sur Alain Richard à la Défense, sont acceptés par le Président.

En même temps que je forme le gouvernement, je compose mon cabinet. Sous la direction d’Olivier Schrameck, Louis Gautier devient mon conseiller Défense. C’est une première à Matignon. Pendant cinq ans, il animera une sorte de cellule militaire. L’existence de celle-ci est sans doute une manière de marquer, dans le cadre d’une cohabitation longue, que la Défense est pour moi un enjeu important. Elle a aussi l’avantage d’offrir au ministère de la Défense une entrée centralisée à Matignon. Des questions aussi diverses que les questions budgétaires, industrielles, d’exportation d’armements, de désarmement, d’Europe de la Défense, de l’OTAN n’y sont plus traitées de façon isolée. Cette cellule de défense travaille évidemment avec le cabinet militaire. Celui-ci, par tradition républicaine, est neutre. Quand j’arrive à Matignon, ce cabinet est dirigé par le général Louis Lemière, nommé par mon prédécesseur Alain Juppé et qui demeurera un an. Lui succèdera l’amiral Alain Dumontet. Auprès de lui, l’Armée de terre, l’Armée de l’air, la Marine, la Gendarmerie et les services interarmées sont représentés par des officiers de haut rang. Conduire la politique de défense en cohabitation supposait pour mon gouvernement et pour moi-même d’être au clair sur plusieurs points, aussi bien institutionnels que politiques.

Au plan institutionnel, notre guide fut le texte fondateur de la Vème République. Nous entendions appliquer la Constitution, toute la Constitution. Celle-ci mêle les compétences de façon assez précise. L’article 15 pose que « le Président de la République est le chef des armées ». Mais l’article 20 rappelle que le gouvernement « dispose de l’administration et de la force armée ». Quant à l’article 21, il établit que le Premier ministre « est responsable de la Défense nationale ». Les deux têtes de l’Exécutif ne peuvent décider et agir qu’ensemble.

Au plan de l’action politique, la cohabitation longue impliquait la fixation d’un modus vivendi avec le chef de l’Etat sur le fond comme dans la forme. Sur le fond, un accord a pu être rapidement trouvé sur trois projets majeurs déjà en cours ou en instance d’arbitrage. Le premier fut poursuivi, le deuxième infléchi, le dernier bloqué.

Le premier fut la professionnalisation des armées. Au parti socialiste, nous étions favorables à la philosophie de la conscription et donc au maintien du service militaire obligatoire. Mais la décision de principe a été prise antérieurement et le processus de la professionnalisation est engagé. Il conditionne la baisse du format d’armée et les besoins opérationnels pour les opérations extérieures. Revenir en arrière, c’est courir le risque d’une désorganisation pour nos forces. La réforme du service national sera donc l’une des premières lois votées à l’automne 1997 par la nouvelle majorité de gauche. La réforme de la professionnalisation sera achevée en 2000. Elle sera techniquement une réussite.

Le deuxième projet concernait la programmation militaire. Par souci de continuité, nous n’entendions pas remettre en cause la loi de programmation militaire pour 1997-2002 votée sous le gouvernement Juppé. Mais la marche vers l’Euro (et ses exigences budgétaires) et le poids des opérations extérieures (en particulier lors des deux dernières années de mon gouvernement) nous conduisent à des ajustements techniques, après une révision des programmes portant sur les années postérieures à 2000.

Le troisième projet visait la réintégration dans l’Otan souhaitée par le Président Jacques Chirac. Nous n’étions pas favorables à cette orientation, qui remettait en cause le choix historique fait par le Général de Gaulle et respecté par François Mitterrand. Je l’avais indiqué très clairement lors de la campagne des élections législatives et, sur ce point, nous étions prêts à aller à la confrontation publique devant les Français. Ce ne fut pas nécessaire. L’échec des négociations engagées par Jacques Chirac pour obtenir dans l’organisation militaire intégrée un grand commandement - en l’espèce en Méditerranée - nous dispense d’un bras de fer. L’échec est constaté au sommet de l’Otan à Madrid en août 1997. La perspective de la réintégration de la France est écartée. Ce projet sera malheureusement repris douze ans plus tard et conduit à terme. J’y reviendrai.

À l’époque, nous repositionnons les entreprises diplomatiques françaises en mettant en avant la priorité européenne. De 1998 à 2001, c’est-à-dire de l’accord franco-britannique de Saint-Malo aux accords européens de Nice, puis de Laeken, mon gouvernement est sans doute celui qui a fait le plus pour la concrétisation du projet de défense européenne. Cela est vrai en termes institutionnels, avec la création d’instances de décision au sein de l’Union européenne. Se mettent alors en place le Comité politique et de sécurité, le Comité militaire, l’Etat major européen, l’Agence européenne de défense. Cela se prolonge au plan industriel, avec la création d’EADS, l’adoption de la L.O.I. (la Letter of Intent, qui est une forme de code de bonne conduite européen sur les ventes d’armes). Pendant cinq ans, cette politique sera portée par les deux têtes de l’Exécutif. Pourtant, force est de constater que l’action ultérieure du Président Jacques Chirac et celle du Président actuel indiquent une moindre priorité accordée depuis à la défense européenne.

Dans la forme, c’est-à-dire du point de vue de la méthode, a été mis en place entre le Président de la République et le gouvernement un code de bonne conduite et de procédures afin de gérer efficacement la prise de décision, notamment pour mener les opérations extérieures. Comme le Premier ministre a des compétences propres en matière de défense, je les ai exercées. Ce fut le cas pour l’action de l’Etat en mer (lors de la catastrophe maritime de l’Erika) ou pour la défense aérienne du territoire (face au risque d’attaques terroristes post-11 septembre). Sur le plan de la sécurité intérieure, sachez seulement que je n’ai pas souhaité rattacher la Gendarmerie au ministère de l’Intérieur. Sur le plan global, lorsqu’il y avait des différends, nous avons su les régler avant qu’ils ne deviennent publics. Avec Jacques Chirac, je n’aurai qu’une divergence ouverte. Lorsque celui-ci voudra, après le coup d’Etat de décembre 1999 contre le Président Konan Bédié, envoyer des militaires français en Côte d’Ivoire pour rétablir celui-ci dans son palais. Je refuserai ce type d’intervention anachronique. Pendant cinq ans se sont tenus, de façon régulière et codifiée (dans leur convocation, leur format et leur compte rendu) des Comités restreints. Ils assuraient une préparation approfondie des décisions au sein de l’exécutif et des instructions claires à nos forces.

C’est directement en Conseil  restreint - parce que, sur le nucléaire militaire, le chef de l’Etat a l’initiative - que nous avons préparé, puis arrêté, de 1998 à 2000, les grandes orientations concernant l’avenir de notre dissuasion. Cela a débouché sur des adaptations de la doctrine (abandon de la doctrine anti-cités basée exclusivement sur des frappes anti-démographiques); sur la modernisation des équipements (avec en particulier les missiles ASMPA et M51); enfin sur la poursuite et l’intensification du programme de simulation (autour du Laser méga joule et du programme super calculateur Airyx).

J’ajoute que, même si la préparation des décisions ou la conduite des opérations se faisaient dans des instances resserrées, cela ne nous a pas affranchis de l’obligation de nous soumettre au contrôle du Parlement ni dispensés d’informer nos concitoyens. Comme chef du gouvernement, les rapports avec l’Assemblée nationale et le Sénat m’incombaient et ils impliquaient aussi les deux ministres compétents. Outre les discussions sur le budget de la défense et les réponses aux questions d’actualité posées par les parlementaires, des débats spécifiques ont été menés par le gouvernement sur le Kosovo, puis sur l’Afghanistan à l’Assemblée et au Sénat. En outre, pendant le conflit du Kosovo, puis lors de l’intervention en Afghanistan après le 11 septembre2001, j’ai organisé à Matignon des rencontres régulières avec les représentants des Commissions des Affaires étrangères et de la Défense des deux assemblées ainsi qu’avec les dirigeants des formations politiques représentées au Parlement. Récemment, la convocation par le Premier ministre François Fillon de représentants des partis politiques après l’action contre l’AQMI au Niger montre bien les limites d’une excessive présidentialisation du régime, y compris en matière de défense.

De son côté, le Président de la République, Jacques Chirac - à qui la Constitution interdisait de venir devant l’Assemblée nationale et le Sénat - veillait particulièrement à la communication en direction des citoyens. Cette double exigence de préparation méticuleuse et d’explication cohérente a été particulièrement forte pour les opérations extérieures.

L’engagement de la force et la conduite des opérations extérieures

Ayant fixé auparavant le cadre institutionnel et la méthodologie de notre action, je serai ici plus factuel. Et je me centrerai sur les cas du Kosovo et de l’Afghanistan.

Le conflit du Kosovo a été une épreuve pleine d’enseignements. La montée vers la guerre s’est faite six ans après l’éclatement de la Yougoslavie en 1992. Le Président Slobodan Milosevic avait drastiquement réduit l’autonomie du Kosovo. La politique de résistance passive d’Ibrahim Rugova ayant échoué, des Kosovars d’origine albanaise avaient pris les armes derrière l’UCK, l’armée de libération du Kosovo. En 1998, la Serbie engage soudain une politique d’expulsion massive des Kosovars albanais vers la Macédoine et l’Albanie. La communauté internationale s’inquiète et s’interroge sur la réponse à donner. En France, nous ne souhaitions pas une intervention armée. La recherche d’un compromis entre Serbes et Albanais par l’entremise de la diplomatie nous paraissait préférable.

Aussi avons-nous participé activement, en 1998, au «groupe de contact» composé avec nous des Etats-Unis, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la Russie qui cherchait, en liaison avec la communauté internationale, des solutions. Notre diplomatie a organisé, en février, puis en mars 1999, la conférence de Rambouillet avec la participation de délégations serbe et kosovare. Sans succès. En effet, l’intransigeance de Slobodan Milosevic et la mise en œuvre d’une véritable « purification ethnique » par les Serbes - laquelle réveillait les souvenirs douloureux du drame bosniaque- ne nous laissaient pas d’autre alternative que le renoncement ou l’engagement dans un conflit armé. Nous n’envisagions pas le renoncement.

En raison de l’évidence du veto russe au Conseil de sécurité des Nations Unies, l’Otan doit prendre l’initiative. Le 23 mars, elle ordonne le début des frappes aériennes sur la Serbie. Le 26 mars, les frappes touchent les forces serbes stationnées au Kosovo. Le 2 avril, les frappes de l’Otan visent le centre de Belgrade. Le 6 mai, un accord des ministres des Affaires étrangères du G8 prévoit le déploiement de forces internationales, si nécessaire. Le 27 mai, le Président Milosevic est inculpé par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de  guerre et crimes contre l’humanité. Le 3 juin, alors que se discute dans l’Alliance atlantique la nécessité du passage à des opérations terrestres, Slobodan Milosevic capitule. Il accepte le plan de paix pour le Kosovo présenté, avec les exigences du G8, par le Président finlandais Martti Ahtisaari au nom de l’Union européenne et par le Premier ministre Viktor Tchernomyrdine pour la Russie. Après l’accord, les bombardements sur la Serbie sont suspendus et les forces serbes commencent à se retirer du Kosovo. Le 12 juin, les troupes internationales de la KFOR entrent au Kosovo cependant que des troupes russes, inattendues, arrivent également à Pristina. Le 20 juin, l’UCK signe un accord de démilitarisation avec la KFOR. Le 2 juillet, Bernard Kouchner - qui était alors ministre de la Santé dans mon gouvernement- est choisi comme représentant spécial des Nations Unies  au Kosovo. Lors de cette opération militaire internationale, la participation de la France aura été conséquente et originale. Dans le dispositif aérien, nos forces auront exécuté environ 15 % des missions, des missions bien réalisées. Mais nous ne serons pas des exécutants passifs. Nous dirons toujours ce qui nous paraît préférable. Nous refuserons l’élargissement des frappes au Monténégro et le passage à la phase 3, c’est-à-dire à des frappes contre des objectifs civils. Nous tiendrons bon sur le principe d’une campagne aérienne prolongée et exprimerons notre réticence à l’égard d’un engagement au sol. Il fallait selon nous poursuivre la politique de pression par les frappes afin de faire céder le Président serbe avant qu’il soit nécessaire d’aller au sol. Pour ce qui a concerné la campagne aérienne, nous avons toujours procédé - sur les indications du chef d’Etat major des armées - à un examen scrupuleux des plans de frappe. Dans nos opérations, nous avons écarté les frappes qui représentaient des risques excessifs pour les civils, voire même celles qui auraient visé des lieux symboliques pour les Belgradois. Nous avons suggéré aux Américains de les éviter eux-mêmes, en étant souvent mais pas toujours écoutés.

De ce conflit et de la conduite de nos opérations, nous avons tiré un certain nombre d’enseignements. Nous avons constaté que des matériels devaient être améliorés. Nous nous sommes dotés, par exemple, de missiles de croisière. Nous avons également testé le travail de la Direction du renseignement militaire. C’est aussi à l’occasion de ce conflit que j’ai mesuré concrètement combien était utile et enviable pour notre pays la position originale qui était alors la sienne dans l’Alliance et dans l’Otan. Nous avions réalisé l’indispensable interopérabilité de nos armes avec celles de nos alliés. Mais nous restions libres de décider de placer ou non nos soldats sous commandement étranger et - tout en étant solidaires et techniquement compatibles - nous gardions la maîtrise de l’emploi de nos propres forces.

La guerre en Afghanistan a représenté pour la France la seconde opération extérieure d’importance. Elle le fut d’ailleurs davantage par sa signification que pour les moyens que nous avons alors engagés. Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis sont frappés au cœur, sur leur sol même, par des attentats meurtriers organisés par Al Qaida. Le droit de cette grande nation de recourir à la légitime défense est reconnu par les Nations Unies. Nous affirmons notre solidarité dans l’épreuve avec notre allié et ami américain, notamment en nous associant aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies et en approuvant l’application, pour la première fois depuis la création de l’Otan, de l’article 5 de la charte de l’Alliance atlantique. Nous nous engageons alors aux côtés des Etats-Unis dans une mission claire pour laquelle les moyens requis sont limités.

La mission vise à démanteler les bases d’Al Qaida, à renverser le régime des talibans qui protège ce sanctuaire terroriste et à contribuer à l’instauration d’un nouveau gouvernement, représentatif, à Kaboul. Les moyens engagés par nous sont limités. D’ailleurs, les Américains - dont la fierté nationale et la puissance ont été défiées - déploient massivement leur force et demandent peu, militairement, à leurs alliés. En novembre 2001, nous déployons des avions à Douchanbé au Tadjikistan et utilisons aussi notre porte-avions amené dans la zone pour procéder à des frappes sélectives. Par ailleurs, dans le cadre de la Force internationale d’assistance et de sécurité (la Fias) - déployée avec l’autorisation des Nations Unies- nous envoyons des hommes afin d’instaurer à Kaboul un environnement de sécurité pour les nouvelles autorités afghanes et de contribuer à la formation de l’armée et de la police afghanes. Ces décisions sont prises en Conseil de défense en plein accord entre le gouvernement et le Président. À l’Assemblée nationale, lors du débat sur le sens et les modalités de notre engagement - lequel n’est contesté dans son principe par personne-, je précise que la lutte contre le terrorisme relève d’une action globale et non d’abord de moyens militaires.

Après 2002, la mission des forces de la coalition est devenue à la fois plus large et plus floue et la Fias est désormais placée sous commandement Otan. Le Président Jacques Chirac et sa nouvelle majorité acceptent pourtant l’envoi, en 2005-2006, de troupes françaises sur le terrain, notamment des forces spéciales (qui seront d’ailleurs retirées ensuite). Plus tard encore, en septembre 2008, le Président Nicolas Sarkozy décide que plusieurs milliers de soldats français seront présents en Afghanistan. Le contexte est alors devenu plus sombre et l’intervention américaine en Irak - à laquelle le Président Jacques Chirac avait, à mon sens justement, refusé d’adjoindre la France - a beaucoup changé la donne dans la région. Le sens même de la mission initiale s’est transformé. Nous sommes passés en sept ans d’une action de légitime défense, puis d’une opération de sécurité clairement circonscrite à une mission de pacification géographiquement étendue et sans échéance politique claire, encourant ainsi une sérieuse menace d’enlisement.

En 2008, l’opposition contestera la pertinence de la décision du Président de la République. Répliquant, le Premier ministre François Fillon m’invoquera comme caution dans le débat parlementaire en raison de notre intervention de 2001. Je serai alors amené à préciser publiquement en quoi les situations et la nature de nos engagements en 2001 et en 2008 étaient profondément différentes. L’une ne créait pas un précédent pour l’autre.

Terminant sur une note personnelle, je dirais de cet épisode qu’il m’indiquait que quitter la vie politique ne dispense pas toujours d’avoir à revenir, fut-ce un instant, au débat public. L’exercice de responsabilités d’Etat implique parfois qu’on les rappelle, si possible exactement.



Lionel Jospin



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