Maurice Vaïsse, expert des relations internationales à Metz



Maurice Vaïsse
Maurice Vaïsse

Le 6 février dernier, l’Association lorraine de l’Institut des Hautes Etudes de Défense nationale (IHEDN) recevait Maurice Vaïsse, expert des relations internationales pour une intervention sur le thème " la puissance et l’influence de la France dans le monde contemporain".

Son intervention était structurée e 5 parties : 1) Le Vatican, combien de divisions ?, 2) Les années 60 : la grandeur, une parenthèse ?, 3) Les années 2000 : l’heure du déclin ?, 3) L’Europe, quel numéro de téléphone ? 4) Faut-il se résigner à être une puissance moyenne ?

Retour sur une conférence riche en enseignements.

Le tremblement de terre qui vient de subvenir à Haïti le 12 janvier 2010, montre que si l’intervention US a suscité de nombreuses réactions de défiance (blocage des vols, apparence d’occupation) elle traduit également une manifestation de puissance.

1) Le Vatican, combien de divisions ?
Tout d’abord il s’agit d’une question de définition : la puissance se définit de plus en plus ces dernières années par le recours à des biais non militaires. Qu’est-ce qui fait qu’il y a puissance ? C’est un qualificatif absolu, mais l’on ne peut la voir que de façon relative. Elle dépend autant d’autrui que de soi-même. On peut même parler de l’impuissance de la puissance avec les cas de Castro à Cuba ou de l’Afghanistan aujourd’hui. C’est donc une valeur relative.

Il y a donc autre chose que la puissance militaire : les US appellent cela le soft power. Difficile d’exercer et difficile de définir la puissance. Elle n’existe que si elle se transforme en influence, notamment par les idées.


2) Les années 60 : la grandeur, une parenthèse ?
Le contexte de l’époque fournissait des éléments favorables : forte croissance économique, consensus social, institutions politiques stables, vitalité intellectuelle.

De plus, la personnalité charismatique de de Gaulle transformait les contraintes politiques en marge de manœuvre virtuelle comme l’Algérie. S’il savait dès 58 qu’il faudrait aller vers une forme d’autonomie, il n’était pas question de céder sur le terrain militaire. Il arrivera donc à amener les différents participants à négocier pour pouvoir élaborer des référendums. De même les indépendances en Afrique noire se sont faites sous forme négociées.

Le développement d’une politique extérieure sur des « niches » amène de Gaulle à se tenir à égale distance des USA et de l’URSS. Il reconnaît la Chine populaire, il réoriente la politique extérieure en direction d’un positionnement favorable aux positions arabes.

La France prétend à l’universalité de son indépendance nationale. Son influence ne cesse de croître. La capacité d’influence de la France était très supérieure à son influence nationale intrinsèque. Pour de Gaulle il s’agissait d’un appel à l’effort collectif des Français.


3) Les années 2000 : l’heure du déclin ?
Le contexte a bien sûr changé. Il paraît être moins favorable à une influence française sur le plan international. Sur le plan stratégique, la disparition de l’URSS a laissé la seule superpuissance américaine qualifiée bientôt d’hyperpuissance. Sur le plan structurel, la mondialisation des échanges et des communications aboutit à multiplier les intervenants et donc à minorer l’influence des Etats et entraîner de ce fait des problèmes d’identité. La France est de ce point de vue assez rétive à cette mondialisation économique, avec en parallèle le groupe Carrefour qui a 15.000 magasins dans le monde (ce qui fait de lui le 2ème distributeur au monde). Parallèlement, les positions françaises se sont délitées : 4/200 1ères universités classées à Shanghai, 18ème rang pour la productivité, rachat d’Arcelor par le groupe indien MITTAL,  prise de participation de 5% par Gazprom dans EADS … Tout cela amène à se demander si les années 60 n’étaient pas une illusion.

Crise majeure de la société française ? Sans aucun doute. Chômage, croissance faible, panne de l’intégration (novembre 2005 en est une illustration), … sans toutefois voir d’autres modèles émerger voire même être des alternatives. Les sirènes de la décomposition sociale se développent.

Mais crise également de sa diplomatie qui apparaît figée et qui n’a toujours pas mesuré les conséquences de la fin de la guerre froide. Cette période a correspondu à une crise majeure et à un essoufflement de la diplomatie française.  C’est une véritable crise de la société française (dette publique, croissance faible, crise du modèle d’intégration). La France se fait l’anti-modèle américain qui intégrait des gens par le mérite. Ceci a évolué avec la crise des banlieues en novembre 2006. L’image de la France a été brouillée sur la scène internationale. Il s’agit alors d’une perte de dynamisme (notamment avec l’attribution des Jeux Olympiques à Londres). La diplomatie française a parue figée sur des positions fixées pendant la guerre froide (avec l’obsession de l’intangibilité des frontières européennes par exemple). Ce dernier fait devient sur le plan diplomatique prédominant notamment en Yougoslavie. La France poursuit le tropisme de sa politique pro-arabe, même si le président Bouteflika a repoussé tout traité d’amitié après qu’elle l’ait soutenue contre le FIS. Le soutien à Yasser Arafat n’a pas toujours apporté des aspects positifs. De même son absence de critiques vis-à-vis des régimes arabes autoritaires lui a porté ombrage vis-à-vis de l’opinion.

L’image de la France s’est dégradée, même en Afrique noire où les gouvernements se sont révélés impuissants. Il y a remise en cause de la politique post-coloniale de la France. Le décrochement du franc CFA du franc français a été un traumatisme. Le point saillant de ce décrochage est arrivé en Côte d’Ivoire. Malgré la présence de troupes, la France n’a pas réussi à imposer son point de vue et son image s’est dégradée.

Le couple franco-allemand a subi un certain nombre de vicissitudes. Par exemple lorsqu’il a voulu célébrer le traité de 63, nombre de puissances européennes orientales ont trouvé cela arrogant. Cela les a poussés dans les bras US plus rapidement. Parallèlement, le rejet du référendum en 2005 sur la constitution européenne a manifesté clairement une perte de l’influence française. Le nombre de ses commissaires a été réduit de 2 à 1. La politique de la France est alors apparue encore plus décalée. L’illustration de ce fait vint en 2003 avec la pertinente analyse de la situation irakienne. L’image de la France fut rapidement –et momentanément- portée au pinacle dans les pays arabes. Or, lorsque la France a menacé de mettre son veto à l’ONU, les USA ont contourné cette dernière ... De plus, la France n’a pas su rebondir pour proposer des solutions alternatives. Finalement, la guerre n’a pas pu non plus être évitée par la France. Cette dernière apparaît comme la « protectrice » de l’Irak de Saddam Hussein, la preuve en viendra avec le scandale du détournement de l’accord « pétrole contre nourriture ». La prétention de la France à se hisser sur le même plan que les USA, lui couta cher par la brouille avec cette dernière.

En 2007 à Davos, 24 chefs d’Etat sont présents mais pas celui de la France. Cela correspond bien à une tentation de repli sur ... l’Europe.


4) L’Europe, quel numéro de téléphone ?
La France a construit l’Europe à son image, avec une RFA suiveuse même si elle était plus puissante économique. Cette vision a commencé à évoluer avec l’introduction du RU. L’influence de la France diminue d’autant à chaque élargissement. De plus, les transferts de compétences ont réduit l’influence des Etats.

Les autres partenaires de la France ont plus la vision d’une Europe espace, alors que notre pays défend plus la notion d’Europe puissance. Pour réussir il faudrait que la France fasse son deuil que l’Europe lui serve de relais à sa puissance. A cette condition, le projet d’influence européenne pourrait se construire.

Quel avenir de l’UE ? Pour l’instant les institutions sont plutôt en compétition. Il y a aujourd’hui hésitation des dirigeants français dans son intégration au projet européen. La question est bien de savoir s’il faut abandonner la politique nationale pour se fondre dans un ensemble plus vaste. Mais les questions qui se posent sont nombreuses : quelles sont les frontières ? Quelle est l’identité européenne, comment la construire au besoin en réaction à un « inimiscus » ? Seule la dimension UE pourra faire contrepoids dans les relations mondiales.

Finalement quid de l’euro en raison de la défaillance de 3 Etats de l’UE ?


5) Faut-il se résigner à être une puissance moyenne ?
Jusqu’où la France acceptera-t-elle de s’européaniser ? Faut-il abandonner toute politique nationale à l’international, mais par ailleurs est-il possible d’avoir une politique commune à 27 ? Faut-il abandonner la référence au rang de la puissance nationale ? Faut-il mettre un terme aux illusions de la grandeur ?

0,5% des terres émergées, 1% de la population mondiale en régression, le PIB US est 6 fois supérieur au nôtre.

Mais la France a toujours eu une ambition mondiale. La décolonisation a entraîné un repli, mais il se maintient des relais stratégiques importants. Sa place au conseil de sécurité de l’ONU  implique des responsabilités. Elle est une des grandes puissances militaires (5ème rang avec + 54 milliards $), membre du G20, une grande place dans l’aérospatial et dans les industries d’armement, elle génère des normes internationales, la France dispose du 2ème réseau diplomatique et est aussi bien placée sur dans le marché des expertises.

La France doit valoriser ses atouts et les défendre. La question d’abandonner son rôle au conseil de sécurité au profit de l’UE serait préjudiciable. C’est par les prises de positions aux NU que les prises de position de la France gagnent en lisibilité.

La France doit se reconnaître et se faire reconnaître comme puissance européenne. Elle  doit se mettre d’accord avec le RU et l’Allemagne pour affirmer la position internationale française et européenne.

La France doit cultiver sa spécificité : défendre et développer la francophonie, faire fructifier son capital historique, mettre en valeur son patrimoine mais aussi investir plus massivement dans son éducation et dans la recherche.

Il est temps que la France mène une politique d’influence sans arrogance pour affirmer notre voie dans le cadre d’une politique européenne par exemple.

Stéphane Douillot
Responsable du Trinôme académique de Lorraine pour l’Association régionale de l’IHEDN





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