Le dispositif militaire de l’OTAN en France pendant la guerre froide



Le quartier général de l’OTAN, installé porte Dauphine, à Paris, abrite à présent une université    © OTAN
Le quartier général de l’OTAN, installé porte Dauphine, à Paris, abrite à présent une université © OTAN

Le sommet de l’OTAN qui s'est tenu les 3 et 4 avril 2009 dans les villes de Strasbourg et Kehl a marqué le soixantième anniversaire de l’alliance Atlantique et la réintégration de la France dans le commandement militaire intégré de l’organisation. Cet événement dans l’histoire des relations entre Paris et l’organisation, est l’occasion de rappeler le rôle stratégique tenu par la France, dans le dispositif militaire Nord-américain, au cours des deux premières décennies de « guerre froide ».

Pour les alliés européens des Etats-Unis, très affaiblis par la Seconde Guerre mondiale, la signature du traité de l’Atlantique Nord, le 4 avril 1949 à Washington, constitue à bien des niveaux une opportunité à ne pas manquer. A cette époque en effet, le plan Marshall participe déjà au rétablissement de l’activité économique civile mais les moyens de défense de pays comme la France demeurent encore bien dérisoires face à la menace d’une potentielle invasion soviétique. En accordant des « facilités territoriales » devant permettre à l’Oncle Sam d’asseoir sa politique anti-communiste, les pays signataires du traité s’assurent, par la même occasion, la protection du « grand frère américain » comme le stipule l’article 5 de l’accord.

Au sein de l’Alliance, la France reçoit une place intéressante, puisqu’elle est choisie pour accueillir plusieurs commandements et états-majors. C’est d’abord le quartier général de l’OTAN qui s’installe à Paris. Après quelques années au Palais de Chaillot, c’est dans un bâtiment flambant neuf construit porte Dauphine que s’installent les hautes instances otaniennes. Le SHAPE (Grand quartier général des puissances alliées en Europe), véritable bras armé de l’alliance, s’installe pour sa part à Rocquencourt, dans les Yvelines. Le QG AFCENT (Forces Alliées Centre-Europe) et ses composantes aériennes (AIRCENT) et terrestres (LANDCENT) emménagent à Fontainebleau, tandis que l’US EUCOM (Commandement de l’armée des Etats-Unis en Europe) s’établissent au camp des Loges, près de Saint-Germain-en-Laye, également dans les Yvelines.

Pourtant, dans les premières années, la France est seulement censée assurer un rôle de base arrière dans le dispositif de défense de l’Europe. Ainsi, les troupes de l’US Army qui s’installent dans la région de La Rochelle mais également près d’Orléans, de Verdun, de Toul et de Nancy ont une mission logistique et non combattante. Leur rôle est d’assurer le fonctionnement d’une ligne de communication (pipe-line, voies ferrées et dépôts logistiques) permettant, depuis les ports de la côte Atlantique, de ravitailler en hommes et matériels les unités américaines stationnées dans les secteurs d’occupation d’Allemagne occidentale.

Au fur et à mesure de la montée en puissance du dispositif, il devient de plus en plus évident qu’une importante concentration de forces dans la zone américaine en Allemagne n’est pas très prudente, au vu de la proximité du rideau de fer. Des actions sont donc entreprises pour que toutes les unités tactiques américaines, et notamment les escadres de chasseurs-bombardiers à vocation nucléaire, soient implantées à l’Ouest du Rhin. D’une zone logistique arrière, le rôle de la France va alors évoluer progressivement dans le plan de projection américain pour se muer en un espace permanent de déploiement de forces.


La force aérienne du Canada composée de quatre escadres d’intercepteurs de jour CL-13 « Sabre » fut mise en place sur des bases aériennes en France et en Allemagne.   © DND PL-80360
La force aérienne du Canada composée de quatre escadres d’intercepteurs de jour CL-13 « Sabre » fut mise en place sur des bases aériennes en France et en Allemagne. © DND PL-80360

Dans le même temps, l’implication des Etats-Unis dans le conflit coréen s’accroît. Les exigences de ce théâtre d’opérations au niveau des forces armées américaines empêchent un renforcement rapide du dispositif militaire en Europe, et notamment en France. Les Etats-Unis font alors appel au Canada pour assurer la police du ciel en Europe occidentale. La Royal Canadian Air Force (RCAF) constitue alors sa 1ère Division Aérienne, au fur et à mesure que le nouvel intercepteur « Sabre » sort des chaînes de production des usines Canadair de Montréal. Cette division, constituée de quatre escadres, est alors projetée sur quatre bases aériennes européennes : deux en France (Grostenquin et Marville) et deux en Allemagne (Zweibrücken et Baden-Soellingen). La France reçoit alors un nouvel état-major, puisque le quartier général de la division canadienne s’installe au château de Mercy, près de Metz.

Chacune des quatre escadres, composée de trois escadrons d’intercepteurs « Sabre » aligne alors soixante quinze chasseurs. Progressivement, la dimension de la division canadienne évolue. Ainsi, chaque escadre se voit dotée d’un escadron d’interception tout-temps équipé de CF-100 « Canuck » en remplacement d’un escadron de « Sabre ». A partir de 1963, le nombre d’escadrons de la division canadienne passe de douze à huit, dans un nouveau rôle de reconnaissance aérienne et d’assaut nucléaire. La nouvelle monture des pilotes canadiens est alors le CF-104 « Starfighter ».

Dans le même temps, l’US Air Force (USAF) commence à aligner ses premières unités en France. A cette époque, il ne s’agit encore que d’escadres de réserve, dotées d’appareils déjà en voie d’être dépassés ! Après être restée un certain temps sur l’aérodrome de Bordeaux-Mérignac, une escadre de bombardement, équipée de bimoteurs B-26C, s’installe enfin à Laon-Couvron, dans l’Aisne. A la même époque, la nouvelle base de Chaumont accueille, pour sa part, une escadre de chasseurs-bombardiers à réaction volant sur F-84G « Thunderjet ». Enfin, c’est une unité de reconnaissance composée de RB-26C qui prend ses quartiers à Toul-Rosières.


Les F-86 de trois escadres américaines furent remplacés par le nouveau F-100 « Super Sabre », premier chasseur-bombardier de série à atteindre une vitesse supersonique en palier   © DND PL-152005
Les F-86 de trois escadres américaines furent remplacés par le nouveau F-100 « Super Sabre », premier chasseur-bombardier de série à atteindre une vitesse supersonique en palier © DND PL-152005

Parallèlement, l’Armée de l’Air française poursuit sa « renaissance » grâce aux fonds américains, notamment par le biais du Programme d’Assistance Mutuelle pour la Défense (MDAP), une des nombreuses formes d’expression de la doctrine de containment du président Truman. Ainsi des unités entières sont équipées d’intercepteurs Dassault « Mystère IV » financés par les Etats-Unis. Quelques années plus tard, toujours dans le cadre du MDAP, l’Armée de l’Air aura l’occasion de « récupérer » des avions F-100 « Super Sabre », F-86K « Sabre » et T-33 « Shooting Star » retirés de l’inventaire de l’armée américaine au profit des autres forces aériennes de l’OTAN.

Avec la fin de la guerre de Corée en 1953, les Etats-Unis retrouvent une certaine latitude d’action et peuvent ainsi procéder au renforcement de leur système militaire en France en y affectant notamment des unités d’active. Toutes les composantes aériennes nécessaires à des opérations militaires y sont représentées : deux escadres de chasseurs bombardiers F-86 « Sabre » s’installent sur les bases lorraines d’Etain et de Chambley en renfort de l’escadre déjà présente à Chaumont. La mission qui incombe à ces unités est l’assaut nucléaire. Par la suite, une quatrième escadre de même type viendra s’installer à Toul-Rosières. A Laon, de nouveaux appareils viennent remplacer les B-26 vieillissants : les B-57 « Canberra », bombardiers biréacteurs, se voient également confier une mission nucléaire. Pourtant, dans l’attente d’accords franco-américains (qui n’arriveront jamais) relatifs à l’entreposage d’un arsenal nucléaire américain dans l’Hexagone, ces différentes unités n’effectuent pas les missions d’alerte ni les permanences opérationnelles depuis la France, mais depuis l’Allemagne.

Un immense dépôt logistique US est, quant à lui, installé à Châteauroux. Il emploie des centaines de travailleurs français et a la charge de l’entretien de tous les avions américains de tous types basés en Europe à cette époque. Des entrepôts gigantesques servent au stockage de pièces en tous genres et abritent les lignes de révision des aéronefs.

Toujours sur un plan logistique, les deux grandes bases aériennes de Dreux et d’Evreux accueillent des escadres de transport de troupes, équipées d’avions-cargos assurant les missions de servitude les plus diverses entre les nombreuses bases américaines d’Europe.


Les premiers RF-101C « Voodoo » de l’US Air Force sont arrivés sur la base de Phalsbourg pour remplacer les « Thunderflash »    Collection F. Loubette
Les premiers RF-101C « Voodoo » de l’US Air Force sont arrivés sur la base de Phalsbourg pour remplacer les « Thunderflash » Collection F. Loubette

Enfin, des unités de reconnaissance aérienne tactique sont également déployées en France, sur les bases de Phalsbourg, puis de Laon, qui abandonne alors la mission de bombardement, et également, de façon temporaire, à Toul-Rosières. D’abord équipées d’avions photographes à réaction RF-84F « Thunderflash », ces unités verront leur matériel se moderniser dans un premier temps avec le RF-101C « Voodoo » supersonique, et enfin avec le RF-4C « Phantom » qui équipera pour un temps la base de Toul.

On aurait tort de croire que les quelque seize années de présence des forces de l’OTAN en France ne furent qu’un long fleuve tranquille ! En effet, lorsque le général de Gaulle devient président du Conseil en 1958, il ordonne que toutes les armes atomiques américaines qui seraient entreposées en France (alors qu’aucun accord n’a jamais pu être officiellement signé en ce sens) soient évacuées du territoire, de même que leurs vecteurs. Dès lors, les cinq escadres américaines des bases de Laon, Chambley, Chaumont, Toul et Etain sont sommées de partir et vont s’échouer tant bien que mal en Allemagne et en Angleterre au cours de l’opération « Red Richard ». On voit bien que sans être encore radicale, puisqu’elle ne concerne alors que les escadres à vocation nucléaire, la position du général de Gaulle au sujet de la présence de forces de l’OTAN en France n’est guère bienveillante.

Pourtant, cette décision n’affecte pas seulement l’US Air Force ! En effet, clin d’œil de l’histoire, à cette époque, les 3e et 11e escadres de chasse de l’Armée de l’Air, équipées de F-100 « Super Sabre » assurent, elles aussi, la mission d’assaut nucléaire grâce à des bombes atomiques américaines. Vecteurs de bombes atomiques américaines, les appareils français de ces deux escadres de chasse sont donc contraints, eux-aussi, de quitter le territoire et s’installent en Allemagne, à Lahr (3e EC) et à Bremgarten (11e EC).

A l’automne 1961, la construction du mur de Berlin et le renforcement des tensions entre l’Est et l’Ouest engendrent la réouverture de nombreuses bases américaines évacuées à l’occasion de l’opération « Red Richard ». Une fois encore, les unités de chasse et de reconnaissance affectées aux bases américaines en France sont composées de réservistes, appelés d’urgence en service actif par le président Kennedy. Après quelques années de calme, les bases américaines de Chambley, Chaumont, Etain et Phalsbourg sont donc réactivées au cours de l’opération « Stair Step », à la condition, toutefois, que les missions affectées aux unités de bombardement déployées ne soient qu’exclusivement conventionnelles, et non nucléaires.

Après le retour à un niveau de tensions « acceptable » et la démobilisation, à partir de l’été 1962, des réservistes de l’opération « Stair Step », l’US Air Force profite de l’usage retrouvé de ses bases lorraines pour y réaffecter des unités d’active. Cette nouvelle organisation sera pourtant de courte durée. En effet, au mois de mars 1966, désormais président de la République et fort de la puissance nucléaire française nouvellement développée, Charles de Gaulle déclare retirer la France du commandement militaire intégré de l’OTAN et, en conséquence, intime l’ordre à toutes les forces de l’alliance Atlantique stationnées en France d’évacuer le territoire pour le 1er avril 1967 au plus tard. En dépit de la date d’ultimatum, cette annonce n’a rien d’une « blague » et ne concerne cette fois plus les unités à vocation nucléaires, parties de puis longtemps, mais l’intégralité des moyens mis en œuvre par les armées américaines et canadiennes, ainsi que leurs états-majors.

L’annonce de de Gaulle marque alors le début de l’opération « Freloc » (Fast relocation). Les Canadiens qui avaient déjà fermé leur base de Grostenquin en 1964 évacuent alors la base de Marville et le quartier général de Mercy pour les déménager sur la base de Lahr, en RFA, tout juste évacuée par l’Armée de l’Air.

Pour l’US Army (armée de terre américaine), c’est tout le personnel dévolu au fonctionnement de la ligne de communication qu’il faut évacuer, laissant désormais les infrastructures sous administration française. Enfin, pour l’US Air Force, il s’agit de déplacer les escadres de reconnaissance installées à Laon, Toul et Chambley, l’escadre de transport de troupes basée à Evreux et surtout le dépôt logistique de Châteauroux.

Au total, ce sont près de 30 000 militaires américains qu’il faut déplacer (sans compter les membres de leurs familles) pour restaurer la souveraineté française, à la plus grande satisfaction des militants communistes qui n’avaient de cesse de taguer « US go home » sur les murs des villes de garnisons américaines.

Environ 18 000 Français sont encore employés par les forces de l’OTAN à cette époque, dont une grande partie en zone rurale. Si l’on comprend aujourd’hui que la décision du président de Gaulle s’inscrivait alors dans un souci de redonner à la France son statut de grande puissance, indépendante vis-à-vis des Etats-Unis, gageons qu’elle fut bien mal perçue et souvent incomprise, sur le coup, par les milliers de personnes qui voyaient s’envoler leur emploi avec les avions l’alliance Atlantique…


Fabrice Loubette



Gregory DUFOUR




1.Posté par Philippe le 20/06/2009 19:37
Voici le blog de la base OTAN de Phalsbourg Bourscheid durant la présence américaine.
Nombreux documents, photos d'époque ....

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