La réorganisation de l’Armée de Terre ou la cinquième saignée de la Lorraine



« La réforme oui, la chienlit non. »
Charles de Gaulle

Il y eut d'abord la fermeture des mines. Il y eut la crise industrielle. Il y eut la crise dans le textile. Il y a les délocalisations. Comme si le sort ne s'acharnait pas assez sur cette Lorraine, voilà que la réorganisation des Armées et plus particulièrement celle de l'Armée de Terre va toucher de plein fouet cette région trois fois frontalière.

D'après une liste, encore provisoire dévoilée par le journaliste Jean-Dominique Merchet dans l'édition du 1er avril 2008 du quotidien Libération1, plusieurs villes lorraines perdraient totalement leur garnison avec des effets catastrophiques pour le développement des plus petites villes. Lunéville (20 200 habitants), Bitche (5 750 habitants), Dieuze (4 060 habitants), ou Commercy (6 200 habitants).

Selon ces informations, le 57ème Régiment d'artillerie de Bitche serait transféré à Montpellier alors que le 8ème Régiment d'artillerie de Commercy serait purement et simplement dissous au moment où cette ville sera reliée au TGV là partir du 28 avril prochain.

Le départ de près de 1 000 hommes et de leurs familles dans chacune des villes concernées devrait se traduire par des fermetures de classes dans le primaire et le secondaire synonymes de départ de professeurs et de leurs familles avec toutes les autres conséquences que l'on peut imaginer ou par des fermetures de commerces et d'entreprises. Cela sera particulièrement tragique pour des petites villes. A Bitche, on parle déjà de la disparition de plus de 1 300 emplois2. Les mobilisations de ces dernières semaines d'élus, de commerçants, de syndicats et ce après les élections municipales n'y auront rien fait.

Metz, la capitale lorraine, perdra quant à elle le 1er Régiment médical, transféré à La Valbonne ainsi que  « son » régiment le 2ème Régiment du Génie. Ce régiment étant purement et simplement dissous. Néanmoins, la capitale lorraine tire son épingle du jeu en accueillant le 3ème Régiment du Génie actuellement basé à Charleville-Mézières ainsi que le 61ème Régiment d'artillerie basé à Chaumont.




Localisation des régiments menacés en Lorraine
Localisation des régiments menacés en Lorraine

Un régiment français basé à Saarburg en Allemagne (dépendant du Commandant de la Région Terre Nord-Est mais n'étant rattaché ni à la Brigade franco-allemande, ni au Corps européen), le 16ème Bataillon de Chasseurs, devrait également être rapatrié en France au moment où il s'apprête à fêter les 3 et 4 mai prochains le 40ème anniversaire de sa présence en Allemagne. Une page se tourne donc dans l'histoire franco-allemande militaire au moment du 45ème anniversaire du Traité de l'Elysée, des 20 ans du Conseil franco-allemand de Défense et de Sécurité et du très attendu (du côté français) 90ème anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale.

Nicolas Sarkozy, Président de la République, et Hervé Morin, Ministre de la Défense,  semblent ne pas avoir tiré les leçons du bouleversement de la professionnalisation des Armées de 1997 : difficile reconversion des militaires, recrutement important de 60 000 personnels afin de palier les postes tenus par les appelés, augmentation des opérations extérieures, fin de la fonction de socialisation de l'Armée avec la fin du service national qui permettait de corriger les échecs de l'Education nationale (illettrisme, analphabétisme, civisme, solidarité) et forte réduction de l'aménagement du territoire par l'Armée (avec la fermeture de nombreux sites).

Cette professionnalisation et la suspension du service national n'ont pas eu les effets escomptés : l'Armée manque toujours d'équipements nouveaux et performants, les conditions des militaires sans cesse sollicités pour intervenir aux quatre coins du monde sans but stratégique précis pour la France ne cessent de se dégrader mais, ce qui est tout aussi inquiétant et, de surcroît, totalement sous-estimé, le lien entre l'Armée et la Nation qui se creuse peu à peu et de façon irrémédiable en partie à cause de la suspension du service national, et ce ne sont guère la commémoration de la fin de la 1ère guerre mondiale, la création de l'embryonnaire réserve locale à la jeunesse et à la citoyenneté ou la coûteuse Journée d'appel à la préparation de la Défense (JAPD), « service national de substitution au rabais», qui permettra d'enrayer cette prise de distance chez les jeunes et d'ainsi perpétuer ce nécessaire lien entre nos forces armées avec la société civile.

A-t-on tiré pour autant, de Paris, les enseignements et les conséquences de cette restructuration de 1997 sur l'ensemble du territoire national, dans nos villages, dans nos villes, nos départements et nos régions ?

Cette professionnalisation des Armées de 1997 et celle de
2008 a été et est sans doute nécessaires dues en partie à ces changements géopolitiques comme l'effondrement du bloc soviétique et aujourd'hui de la lutte contre le terrorisme.

Mais la Défense souhaite avant tout et surtout, en ces temps de « rigueur » budgétaire, dégager de cette réorganisation structurelle et sociétale une économie de ses coûts de fonctionnement, soit environ 1,5 md d'€, soit. Avec le surcoût des opérations extérieures de 850 millions d'€ (alors que le budget 2008 n'en a approvisionné que 460 millions)3, nous sommes néanmoins en droit de nous interroger sur les bienfaits et sur les buts de telles dépenses et de telles opérations extérieures sans cesse renouvelées (Liban, Kosovo, Afghanistan, Côte d'Ivoire,…). La France a décidé de créer en janvier dernier une base de près de 500 hommes à Abu-Dhabi aux Emirats Arabes unis. Une base dont l'équipement sera financé par les Emirats mais non son fonctionnement comme l'indiquait Hervé Morin
sur le plateau de Public Sénat4 en janvier dernier alors qu'au même moment on s'apprête à fermer des unités sur notre territoire, à condamner le développement de villes ! Drôle de politique. Le Président de la République décide, quant à lui en mars dernier, de Londres et sans passer par le Parlement, d'envoyer 1 000 soldats français supplémentaires pour l'Afghanistan5. La France a-t-elle vocation à projeter ses soldats partout dans le monde avec comme risque le sacrifice ultime de donner leur vie sans que les représentants de la Nation ne se soient exprimés, partout même là où elle n'a pas d'intérêt stratégique vitaux comme en Afghanistan ? Au nom de quelle cause autorise-ton nos soldats à aller mourir en Afghanistan ? Est-on prêt à sacrifier nos soldats, est-on prêt à sacrifier le lien Armées-nation, est-on prêt à obscurcir l'avenir de régions par souci d'économie alors qu'au même moment le budget consacré aux opérations extérieures pour asseoir une obscure stratégie géostratégique (visiblement pro-américaine) explose et que nous peinons toujours à nous équiper ou à financer le coût d'entretien de nos matériels (notamment de l'hélicoptère de combat le Tigre) ? Où est la place de la France dans la construction d'une véritable Europe de la Défense dont on nous a tant vanté les mérites et qui n'est qu'à un stade embryonnaire ? L'Europe de la Défense a-t-elle déjà échoué pour que le Président de la République ait envisagé le retour d'ici quelques mois de la France au sein de la structure militaire intégrée et « américanisée » de l'Alliance Atlantique Nord (OTAN)  mettant ainsi fin à la voie française que le Général de Gaulle avait fixée et que François Mitterrand et Jacques Chirac avaient continuée)?

Tant de questions pour notre avenir, pour nos soldats, pour notre Patrie et pour lesquels le citoyen n'est pas associé. Une consultation par referendum serait indispensable au vue des enjeux.

Si le Président de la République et le Ministre de la Défense affirment régulièrement que la Défense n'a pas vocation à faire de l'aménagement du territoire, toutes décisions de réorganisation impliqueront néanmoins des répercussions importantes sur les collectivités et sur leur finance et donc sur les contribuables alors que les transferts de compétences dus à la décentralisation n'ont pas permis un transfert suffisant en terme de financement de l'Etat vers ces collectivités. Soit. Mais la Défense peut-elle effectuer une telle réorganisation sans concerter les collectivités concernées ? A-t-elle prévu un financement pour accompagner les collectivités ?

Face à cette nouvelle saignée en Lorraine, les collectivités territoriales lorraines devraient vraisemblablement avoir fort à faire pour anticiper dès à présent cette politique souhaitée par le Président de la République. Car les futures fermetures d'entreprises, de commerces, les suppressions d'emploi tant dans le civil que dans le militaire, impliqueront un besoin de dépenses en matière de reconversion professionnelle de réinsertion professionnelle, compétences des Conseils Régionaux, des Conseils généraux et dans une moindre mesure des villes. 

En mars dernier, le Conseil Régional de Lorraine et le Conseil économique et social de Lorraine réfléchissaient lors d'un congrès extraordinaire à l'avenir de l'industrie en Lorraine.

Avec cette nouvelle saignée qui affectera la Lorraine et d'autres Régions françaises dans les mois à venir, avec cette course effrénée aux opérations extérieures, les collectivités territoriales françaises et lorraines pourraient également se poser la question de savoir si l'Armée a encore un avenir en France en général et en Lorraine en particulier. Les mois à venir nous le diront.

Gregory Dufour
Président du Cercle Esprits de Défense
ancien auditeur de l'IHEDN

1
http://www.liberation.fr/actualite/politiques/318684.FR.php
2 In Républicain Lorrain du 5 février 2008
3
http://www.lesechos.fr/info/france/4707822.htm
4 http://www.publicsenat.fr/cms/video-a-la-demande/vod.html?idE=56507
5 Alors que François MITTERRAND alors Président de la République avait permis à l'Assemblée de s'exprimer avant d'envoyer 12 500 soldats français en Irak. Le 16 janvier 1991, l'Assemblée avait ainsi approuvé le recours aux armes par 523 voix contre 43







1.Posté par P. L le 02/05/2008 15:37
Même si tout cela reste à prendre encore au conditionnel dans la mesure où les décisions n'ont pas encore été prises et que le Parlement n'a pas débattu, il est vrai que c'est quand même incroyable que les élus locaux ne soient pas concertés sur ce projet qui sera encore plus important que la réorganisation qu'a connue la Défense lors de la professionalisation de nos Armées et la suspension idiote de notre service nationale. (on voit où on en est aujourd'hui notamment dans les banlieues et dans nos écoles).
P.L

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