La fin de l'hypothétique Défense européenne ?



La fin de l'hypothétique Défense européenne ?

 Le 2 novembre dernier, l’Elysée publiait sur son site internet la déclaration portant sur la coopération de défense et de sécurité signée entre la France et le Royaume-Uni.

12 ans après le fameux sommet franco-britannique de Saint-Malo et un an après le retour de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN, Paris et Londres signent ainsi un texte particulièrement fort officialisant un rapprochement dans le domaine militaire. 

Prévoyant la signature d’un traité de coopération en matière de défense et de sécurité (se rapprochant ainsi du Traité de coopération franco-allemande, dit Traité de l’Elysée, pour son contenu militaire), cet accord reste, de l’aveu même exprimé par les signataires lors de la conférence de presse conjointe, une nécessité afin de "répartir et de partager les coûts de développement et de soutien" au moment où les deux Etats restent confrontés à la mise en œuvre d’importants plans de rigueur budgétaire.  

Paris et Londres souhaitent donc parvenir à une mutualisation des moyens militaires, la faute à des déficits budgétaires particulièrement importants des deux côtés de la Manche. Ceci n’est d’ailleurs pas sans poser de questions sur la pertinence d'une telle  mutualisation dans l'un des domaines régaliens où la France conserve, un temps soit peu, une certaine souveraineté. Une mutualisation sensible décidée sans aucun débat parlementaire et national ! Cette première mutualisation peut-elle faire présager - dans un pays où le déficit public reste une sorte de sport national - la mise en place de nouvelles mutualisations dans d’autres domaines telles que la diplomatie, la justice ou la sécurité ? Et dire qu’il y a quelques mois, il était question en France d’un débat portant sur l’identité nationale !

S’il s’agit là d’une initiative franco-britannique, force est de constater qu’une telle perspective bilatérale existe également entre Paris et Berlin. En juillet dernier, le ministre fédéral allemand de la Défense, Karl-Theodor zu Guttenberg, s’était en effet déjà entretenu avec son homologue français, Hervé Morin, au sujet d’une réflexion à mener sur les "mises en commun et les mutualisations" entre la France et l’Allemagne. Lors de leur entrevue, les deux ministres avaient alors annoncé la création d’un groupe de travail chargé de réfléchir à de possibles économies d’échelle alors qu’au même moment le gouvernement fédéral entamait une importante réflexion en vue de restructurer la Bundeswehr et de suspendre le service national. Ironie du sort, ce sont ces mêmes problèmes budgétaires qui avaient failli enterrer définitivement la Brigade franco-allemande en 2008-2009 alors que la France entamait, quant à elle, la restructuration de ses armées. 

Or si tous les chefs d’Etat ou de gouvernement parlent d’harmonisation, de mutualisations des moyens et de rigueurs budgétaires, d’aucuns ne prononcent en faveur de l’émergence d’une véritable défense européenne.

Depuis le rejet de la communauté européenne de défense en 1954, l’émergence d’une défense européenne s’est éloignée peu à peu, et de plus en plus. Les créations de la Brigade franco-allemande puis du Corps européen imaginés en leur temps par François Mitterrand et Helmut Kohl  avaient offert une possibilité qui reste inachevée voire enterrée aujourd’hui.  

20 ans après la création de ces deux structures militaires, force est en effet de constater que l’idée d’une Défense européenne, 100% européenne, reste à la fois un dessein inaccessible mais révèle également une vision désormais utopiste soutenue, certes, par quelques responsables français, mais qui n’est pas partagée par nos partenaires européens. La déclaration franco-britannique de Saint-Malo en 1998, affirmant que l'Union européenne agira "lorsque l'Alliance en tant que telle n'est pas engagée", et "sans duplication inutile" avait été déjà à l’époque un signe tout comme l’adhésion des nouveaux pays d’Europe centrale et orientale à l’OTAN avant même leur adhésion à l’Union européenne. Le Premier Ministre anglais, David Cameron, déclarait même lors de la conférence de presse du 2 novembre dernier : "pour nous, l’OTAN est l’organisation la plus importante pour garantir la sécurité et la sûreté". Et, l’adoption, par la France, du nouveau concept stratégique de l'OTAN lors du Sommet de l’Alliance qui s’est tenu les 19 et 20 novembre derniers à Lisbonne, ne changera pas la donne. Pire : la décision politique unilatérale prise, côté français par l’Elysée, malgré un rapport d’information du Sénat sur les conditions d’un engagement de la France dans la défense anti-missile balistique de l’OTAN  (lire à ce sujet le troisième paragraphe édifiant de l’avant-propos démontrant un renoncement même du Sénat pour dégager une position autre que celle de l’Elysée), d’adopter la mise en place d’un bouclier anti-missile sur le territoire européen démontre un renoncement tant de la France que de l’Union européenne (qui n’est d’ailleurs cité qu’au 11ème paragraphe sur 50 de la déclaration du Sommet de Lisbonne) à l’émergence d’une véritable Défense européenne indépendante. Cette décision française relative à l’OTAN marque ainsi une profonde rupture avec le consensus construit depuis 1966 (avec le départ de la France du commandement intégré de l’OTAN) et marque ainsi une nouvelle étape dans la dépendance à l’égard de l’OTAN et de notre allié américain, sans qu’aucun média ou responsable politique de la majorité ne se soit emparé ou ému de ce bouleversement.

L’exemple des accords militaires signés début novembre entre Paris et Londres et l’adoption du nouveau concept stratégique de l’OTAN restent ainsi symptomatiques d’une Europe incapable d’avancées majeures, déchirée par des Etats membres ne partageant pas la même vision du monde et, in extenso, la même vision sur l’utilité d’une Europe. Une Europe à l’égard de laquelle de plus en plus de citoyens ressentent une réelle aversion, faute d’opacité technocratique, faute d’explications par les instances européennes et par nos élus sur le fonctionnement et sur ses enjeux. Cette défense européenne reste ainsi, en 2010, une "grande illusion", comme l’évoquait à juste titre le spécialiste des questions de défense et journaliste, Jean-Dominique Merchet dans un ouvrage tout à fait intéressant paru en 2009.

Cette situation reste bien éloignée d’Aristide Briand, grande personnalité politique française qui reste oubliée à tort de nos livres d’histoire, qui affirmait en 1926, "j’y suis allé, et nous avons parlé européen. C’est une langue nouvelle qu’il faudra bien que l’on apprenne". Cette déclaration franco-britannique et cette adoption du Sommet de l’OTAN nous laissent aujourd’hui, en 2010, bien songeurs, 40 ans après la disparition du Général de Gaulle, sur les réelles capacité et volonté de la France et de l’Union européenne d’affronter enfin et concrètement les défis du monde d’aujourd’hui et demain. Vouloir s'en remettre uniquement à l'OTAN (sans doute pas dans les discours mais bien dans les faits) et aux Etats-Unis serait une grave erreur, ce serait l’aveu même de notre renoncement à suivre une voie singulière. La déclaration franco-britannique nous laisse bien songeurs sur une mutualisation dans un domaine aussi sensible que le domaine militaire qui rogne un peu plus une souveraineté française dépecée depuis plus de 20 ans sans quasi consultations des Français, pour permettre, au final, l’émergence d’une Europe faible très éloignée des citoyens et dépendante de l'OTAN et donc des Etats-Unis. La baisse inquiétante observée depuis une dizaine année des budgets militaires des Etats membres de l’Union européenne, et plus particulièrement de ceux des pays d’Europe centrale et orientale, alors même que l’Union européenne voyait sa population doublée, ne peut que renforcer cet aspect de dépendance à l’égard de l’OTAN et nous interroger sur la volonté des Etats membres à se doter eux-mêmes d'une Défense européenne pour protéger leurs populations plutôt que de se protéger sous un hypothétique bouclier anti-missile dont la technologie et le commandement resteront américains.

Cette Europe s’est nourrie, au-delà des traités et ce depuis sa création en 1957, de symboles forts destinés à concrétiser au mieux sa présence tant auprès des citoyens européens que des puissances mondiales. Or, lors de la rencontre bilatérale entre le Président de la République et le Premier Ministre britannique, il n’y avait point de drapeau européen lors des rencontres entre le Président de la République et le Premier ministre anglais (voir ici). Cela signifie-t-il que la défense européenne a été définitivement  enterrée ce 2 novembre, journée des Morts, et que la France et le Royaume-Uni souhaitent reconquérir une partie de leur souveraineté perdue ? Une volonté de ne pas froisser davantage l’aile droite eurosceptique (voire europhobe) du parti du premier ministre anglais direz-vous ? Un simple détail ?

Une chose est sûre, l’avenir nous dira, si ce traité franco-britannique de défense et de sécurité fera démentir le Général de Gaulle, lorsque celui-ci affirmait en 1963 à l'occasion d'un toast adressé au Chancelier fédéral allemand, Konrad Adenauer : "les traités, voyez-vous, c’est comme les jeunes filles et les roses : cela dure, ce que cela dure !".






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