Il faut sauver le lien entre l’Armée et la Nation



Il faut sauver le lien entre l’Armée et la Nation

Le lien entre l'Armée et la Nation est un attelage à deux composants, l'armée et la nation. Dix ans après le vote de la loi de professionnalisation de l'armée (28 octobre 1997) nous bénéficions d'un recul suffisant pour analyser quelles sont les conséquences de la professionnalisation sur ce lien mythique.

Trois éléments conditionnent l'existence du lien : 

Le premier est une « lapalissade ». Pour qu'il y ait lien, il est nécessaire qu'il existe une armée visible. En dix ans, les militaires sont quantitativement devenus plus rares et cette décroissance va se poursuivre. Leur implantation sur le territoire national est devenue très hétérogène. Dans l'hexagone, dans de nombreux départements, les seuls militaires visibles sont les gendarmes (dont le statut est aujourd'hui évolutif) et le délégué militaire départemental.

Le deuxième élément est l'engagement des militaires en dehors de leur cœur de métier. Le cœur de métier des militaires, c'est la défense du territoire national et des citoyens. A la  périphérie de ce cœur de métier, les militaires ont joué un rôle essentiel dans la construction de la République. Ils ont été une des composantes du double réseau des instituteurs, les « Hussards Noirs » dans les établissements scolaires et les « Instituteurs  du National » dans les casernes. C'est à ce titre que les militaires ont contribué à l'enseignement du civisme, à l'animation de la vie commémorative, à la « photographie » des classes d'âge masculine (médical, sociétal et culturel) et à la préparation d'entrée dans la vie active (l'attribution des permis de conduire par exemple).

Ce double réseau, après avoir été très complémentaire (1880/1918), a connu de fortes dissensions (1919 / 1980) avant de rentrer dans le temps de l'indifférence. Le rôle des «Instituteurs  du National » s'est affaibli.

Le troisième élément est la place symbolique réservée, par la nation, aux militaires. Pour qui meurent les militaires ? Pour la France, en 1914-1918, en 1939-1945, en Indochine et en Algérie (avec une loi « très cachée » pour cette dernière guerre) ; aujourd'hui pour qui meurent-ils ? Quelle est la place des héros militaires dans « le temps des victimes » qui est aujourd'hui le nôtre ?

La professionnalisation a distendu le lien entre l'armée de la nation. La bonne tenue des sondages sur l'opinion des Français sur leur armée n'est en aucun cas révélatrice de ce qui est la réalité concrète du lien.

Perçue par de nombreux décideurs, cette situation a conduit à l'émergence d'une utopie libératrice : le service civique.

Onze propositions de loi, 10 000 signatures, cinq programmes présidentiels ont tenté de donner une réalité à cette utopie. La création du service civique est perçue comme le remède miracle qui peut permettre de reconstruire une communauté solidaire face à la fracture sociale, de faire vivre les valeurs de la République face aux solidarités traditionnelles affaiblies mais aussi de répondre aux prochaines crises des banlieues, aux prochaines canicules et à l'évolution environnementale mondiale.

Le service civique ne sera pas créé car il ne répond pas aux réalités du temps présent.

Les services à la collectivité que devraient assumer les jeunes dans les différentes propositions de loi de manière bénévole (actions dans les quartiers défavorisés et dans les écoles, aide aux personnes âgées, engagement humanitaire, tutorat des jeunes …) sont entrés aujourd'hui dans l'économie marchande. 145 000 emplois de « services à la personne » ont été créés en France en 2006. Du 29 novembre au 1ier décembre 2007 se tient à Paris, le premier Salon des services à la personne.

Il est illusoire de croire que bénévolat et emploi en développement peuvent se concurrencer. 

La formation civique  qui est aussi au coeur du service civique est fondamentalement  l'affaire de l'école. Il est illusoire de croire que l'on pourra recréer le double réseau des instituteurs de la République. C'est aux enseignants d'assurer la formation historique et civique des jeunes.

Enfin, il est illusoire de croire que l'armée professionnelle aura le temps, la volonté et les moyens de ré encadrer le volet militaire  d'un éventuel service civique ainsi que le proposaient quatre candidats aux élections présidentielles.

Face à ce lien distendu, le service civique n'est qu'une solution utopique. C'est de mesures concrètes dont a besoin le lien entre l'Armée et la Nation.

Que peut exiger l'armée de la nation ?

Elle peut exiger que les jeunes Français aient une bonne connaissance des questions de défense. L'enseignement de défense existe dans les programmes scolaires. Un protocole entre les Ministères de la Défense et celui de l'Education Nationale a été signé le 31 janvier 2007. Mais quelle est la réalité concrète de cet enseignement ? La carte de France de l'enseignement de Défense ne ferait-elle pas apparaître de nombreuses zones blanches ? Qui contrôle la réalité de cet enseignement ?

L
es militaires qui encadrent les Journées d'Appel et de Préparation à la Défense (JAPD) ont-ils le temps et les moyens de contrôler l'acquis des jeunes Français dans le domaine de la Défense ?

L'armée peut également exiger de la nation que l'ensemble des citoyens reçoit une information régulière sur les questions de défense.

Pour cela, l'armée possède un dense réseau de communicants. Mais quel est le pourcentage de l'information destiné à la maison Défense par rapport à celui destiné  à la nation ? Quel est le rôle effectif de relais  de communication des élus Défense et des réservistes citoyens ?

L'armée peut également exiger de la nation que les conditions d'un recrutement fluide des militaires soient assurées. Aux Etats-Unis 22 000 personnes travaillent pour le recrutement. L'armée consacre annuellement 4 milliards de dollars à cette activité.

En France, par absence de réflexion sociétale, l'armée a tendance à « vampiriser » les outils du lien Armée-Nation au profit du recrutement.

Les journées portes-ouvertes, la JAPD, et surtout la réserve citoyenne sont très souvent utilisées comme des moyens et des acteurs du recrutement.

Enfin, l'armée doit exiger de la nation de lui garantir une place symbolique forte.

Dans les politiques de mémoire, la mémoire de l'identité nationale dont  les militaires sont les acteurs doit être renforcée.

En échange que peut exiger la nation de l'armée ?

Elle peut exiger que l'armée mette sa capacité organisationnelle au service de la société française. Seule l'armée est aujourd'hui en capacité d'organiser l'encadrement de la structure qui peut assurer la « photographie » de chaque génération à 18 ans. Bilan médical, bilan sociétal (et en particulier niveau d'insertion dans la société) bilan civique. Aujourd'hui cette « photographie » n'existe pas. Or, entre 18 ans et 21 ans, les jeunes sont sur le fil du rasoir. Vaccins, état des dents, vision, hygiène sexuelle, contraception, toxicomanie, la surveillance s'impose. Seule l'armée peut assurer l'encadrement de cette surveillance comme seule l'armée peut assurer l'encadrement des tests éducatif, culturel et d'insertion.

Cette capacité organisationnelle, l'armée doit également la mettre au service du « sauvetage » des jeunes en voie d'exclusion. « Défense deuxième  chance » a un avenir. Enfin l'armée doit poursuivre, dans certains secteurs géographiques, l'encadrement des sas de pré-emploi que constitue le SMA (service militaire adapté).

La nation peut également exiger que l'armée continue à jouer un rôle d'animateur de la vie commémorative et mémorielle de la nation.

Le lien entre l'armée et la nation ne pourra être sauvé que s'il est un lien « gagnant-gagnant ».

Comment réussir cette ambition ? En mettant en œuvre six décisions.

La première concerne la création d'un réseau d'acteurs du lien Armée-Nation. Si la réserve opérationnelle est une réussite, la réserve citoyenne est un échec. Or, ce sont les réservistes citoyens qui devraient être en capacité d'épauler les enseignants qui assurent l'enseignement de défense. Ce sont également eux qui devraient assurer en liaison avec les élus défense  une information régulière des citoyens sur les questions de défense (sous forme de réunions publiques régulières et de création de sites internet). Enfin ce sont les réservistes citoyens qui devraient encadrer les journées de la citoyenneté et du lien Armée-Nation.

Les millions de Français, nés lors du baby boom et ayant bénéficié des Trente Glorieuses arrivent à l'âge de la retraite. Ils sont le terreau de la réserve citoyenne.

La deuxième concerne l'évolution de la JAPD. La Journée d'Appel et de Préparation à la Défense est devenue un fourre-tout sans ligne directrice. Elle doit être refondée et laisser la place à trois journées de citoyenneté et du lien armée-nation non consécutives (ce qui supprime la question de l'hébergement) et qui s'adressent à tous les jeunes de 18 ans.

La première journée s'adresserait à tous et serait consacrée au bilan de l'enseignement de défense. Elle serait animée par des militaires. La deuxième et la troisième fonctionneraient selon le modèle de la discrimination positive. La seconde serait consacrée au bilan médical de chaque jeune. Tous les jeunes seraient astreints  à ce bilan. Seuls ceux qui présenteraient des problèmes médicaux seraient présents l'après-midi. Médecins militaires, médecins de réserve et médecins retraités seraient mobilisés pour cette journée. De plus il pourrait être proposé à tous les jeunes médecins en début activité de consacrer un certains nombre de vacations à ces journées citoyennes.

La troisième journée serait consacrée à la photographie de l'insertion sociétale de chaque jeune.

Seuls ceux qui présenteraient des problèmes d'insertion seraient présents l'après-midi.

Encadrés par des réservistes-citoyens issus des métiers de l'enseignement, cette journée permettrait de détecter tous les jeunes à qui il serait proposé d'entrer dans les établissements « Défense deuxième chance ».

La troisième décision concerne l'opération « Défense deuxième chance ». Cette opération doit être remise à plat. Le coût doit en être corrigé, l'organisation revue.

Mais son avenir doit être assuré. Les établissements « Défense deuxième chance » sont les outils de prolongation des trois journées de la citoyenneté et du lien Armée-Nation.

La quatrième décision concerne la fluidité du recrutement de l'armée. Si l'on veut éviter « la vampirisation » des outils du lien Armée-Nation par l'armée au profit du recrutement, il est nécessaire de repenser les outils du recrutement militaire.

La cinquième concerne la place symbolique des militaires. Le Service historique de l'Armée, le centre d'étude sur l'histoire de la Défense, les musées des différentes armées et régiments sont autant d'outils qui œuvrent pour sauvegarder la place symbolique des militaires dans la politique de mémoire.

L
'interarmisation de ces services et leur renforcement doivent être poursuivis. 

Enfin la sixième décision concerne la Direction du Service National. La DSN fut une très grande direction qui sut impulser, coordonner et animer « le temps de la conscription ». Depuis dix ans, la DSN cherche ses marques dans la gestion de la JAPD. Transformer en Direction de la Citoyenneté et du lien Armée-Nation, la DSN devrait assurer la gestion de la totalité de la « chaîne du gagnant gagnant ». Elle devrait avoir la charge de la gestion des trois journées de la citoyenneté et du lien Armée-Nation, du contrôle de l'enseignement de défense, de la gestion de la réserve citoyenne et de celle des élus de Défense.

La Direction de la Citoyenneté et du lien Armée-Nation peut devenir l'outil de l'avenir du lien Armée-Nation.

C'est à ce prix, le prix de la volonté, que sera sauvé le lien entre l'armée et la nation.



Serge Barcellini


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