Brigade franco-allemande, chronique d’une mort annoncée ?



Brigade franco-allemande, chronique d’une mort annoncée ?

L'AFP relate dans l'une de ses dépêches du 25 juin 2008 le projet de la France de rapatrier ou de dissoudre purement et simplement les unités militaires encore stationnées en République fédérale d'Allemagne.

Seraient ainsi concernés par ce projet : le 16ème Bataillon de Chasseurs de Saarburg (Rhénanie-Palatinat) ainsi que deux régiments de la Brigade franco-allemande, le 110ème Régiment d'infanterie de Donaueschingen, et le 3ème Régiment de Hussards d'Immendingen (tous deux étant stationnés dans le Bade-Würtemberg).

La Brigade franco-allemande, née de la volonté commune de François Mitterrand et d'Helmut Kohl lors du sommet franco-allemand de Karlsruhe du 13 novembre 1987, n'a eu de cesse de se développer au fil des années tant en terme d'effectifs qu'en termes de missions (Bosnie, Gabon, Kosovo, Macédoine, Afghanistan notamment). 

A travers ce projet, la France semble vouloir, ni plus ni moins, porter un sérieux coup de canif à la coopération franco-allemande militaire et du même coup au Traité de l'Elysée (traité initié par le Général de Gaulle et Konrad Adenauer en janvier 1963 ayant institué la mise en place d'une coopération rapprochée entre les deux pays et notamment dans le domaine de la Défense). Et ce sans concertation véritable avec son partenaire d'outre-rhin alors même qu'elle vient de fêter avec l'Allemagne le 9 juin dernier le 20ème anniversaire du Conseil franco-allemand de Défense et de Sécurité et qu'elle vient de prendre la Présidence de l'Union européenne jusque fin décembre 2008. Voilà là encore un bien curieuse façon de la conception que se fait Paris de la coopération et de l'amitié franco-allemandes ! 

Car ce projet français ne serait pas sans conséquences non seulement sur les relations entre la France et l'Allemagne mais aussi sur l'avenir de l'Europe de la défense. Car peut-on réellement penser pouvoir maintenir la Brigade franco-allemande (composante du Corps européen basé à Strasbourg et noyau otanien des forces terrestres de la Nato Response Force 7) en rapatriant ou en supprimant deux de ses régiments et en ne laissant qu'un Etat-major et un bataillon de commandement et de soutien ? Peut-on imaginer que le Corps européen, embryon d'une Europe de la Défense, puisse continuer à se développer s'il est amputé d'une de ses principales composantes ?

Cette proposition abracadabrantesque inquiète légitimement outre-rhin. Les responsables militaires et politiques allemands n'ont de cesse depuis plusieurs jours d'intervenir dans les médias. Le Commandant de la Brigade franco-allemande, Andreas Berg dans le Schwäbische Zeitung affirme que cela ne resterait pas sans grave conséquence sur la coopération, Volker Kauder, Président du groupe CDU-CSU au Bundestag, quant à lui, craint profondément la remise en cause de la Brigade franco-allemande avec une telle décision. Ce dernier affirme également qu'une suppression quasi-totale des effectifs français de cette unité modèle serait un signal inquiétant et négatif alors même qu'il existe une volonté commune de la France et l'Allemagne de renforcer l'Union européenne dans le domaine de la politique de défense et de sécurité. 

Car si cette proposition suscite l'émoi en Allemagne, comme cela est également le cas en France avec la réorganisation de nos unités, ce n'est pas tant la réorganisation par elle-même. C'est surtout le fait que la France fasse cette proposition de façon unilatérale alors même que la France s'apprête à prendre la présidence de l'Union européenne et que le Président Sarkozy avait fait (est-ce toujours le cas ?) de faire de l'Europe de la Défense une priorité de cette présidence. Cela est d'autant plus mal perçu que l'Allemagne va se préparer à partir de la rentrée de septembre à plusieurs mois intenses de campagne électorale (élections fédérales, régionales, européennes voire communales dans certains Länder).

Cette proposition n'est pas sans susciter des interrogations.

Comment peut-on en effet supprimer ou « rapatrier » deux régiments, piliers de la Brigade franco-allemande, elle-même élément central du Corps européen, et renforcer du même coup la construction d'une Europe de la défense qui est une des priorités de la Présidence française de l'Union européenne ? Comment peut-on envisager de réaliser cela ici en Europe, sans doute pour des questions stratégiques (cqfd) et surtout financières, et en même temps ouvrir une base navale française permanente à plusieurs milliers de kilomètres, à Abu Dhabi ? Peut-on faire cela et déclaré à la Knesset il y a quelques jours que la France est prête à mettre nos soldats à la disposition d'Israël (1) ? Nos soldats, le couple franco-allemand et l'Europe ne veulent-ils plus rien dire pour l'Elysée et Matignon ?  

En ayant souhaité et décidé, sans véritable débat parlementaire, la réintégration de la France dans le commandement militaire intégré de l'Alliance atlantique, l'envoi de troupes françaises supplémentaires en Afghanistan sous mandat otanien et à la demande des Etats-Unis, l'Elysée avance petit à petit en direction d'une vision strictement anglo-saxonne de la Défense. La fin sans doute programmée de la Brigade franco-allemande pourrait mettre un terme définitif à l'idée d'un Europe de la Défense « euro-européenne » et du même coup avoir de lourdes conséquences pour l'Eurocorps. Si cette hypothèse devait se confirmer, ce serait alors la mort d'une Défense proprement européenne, une deuxième mort après l'échec du plan Fouchet de 1954 (2). Ce serait également l'alignement de la France sur la position de l'ensemble des pays européens, tous atlantistes (tous les nouveaux pays arrivants au sein de l'Union européenne ont d'ailleurs tous adhéré dans un premier temps à l'OTAN puis à l'UE).

Ce ce n'est pas en effet un hasard si l'Alliance atlantique fêtera son 60ème anniversaire sur la frontière franco-allemande à Strasbourg/Kehl (Allemagne). Le site du gouvernement français annonce déjà la couleur : « la France souhaiterait conclure le processus de retour de la France dans l'Otan à l'issue de la Présidence française de l'Union européenne, fin 2008. Un rapprochement qui, pour le chef de l'État devra s'accompagner de progrès sur la politique de défense européenne.
 » Pourquoi la création d'une Europe de Défense est-elle tributaire du retour de la France au sein du commandement intégré de l'OTAN ? Là encore la confusion des genres et un manque total d'explications ! Alors au vu de ces énormités, il pourrait être  envisageable, le ridicule ne tuant plus, d'esquisser l'idée que l'Eurocorps, amputé de la Brigade franco-allemande, puisse devenir un jour un commandement de l'OTAN sur notre territoire national à Strasbourg, ville où se situe l'Etat-Major de l'Eurocorps. Ce serait alors donner l'occasion à la France de rentrer la France définitivement et totalement dans le « giron » américain. Ce serait sans doute également le retour de quelques troupes américaines ici en France, 42 ans après le retrait de la France du commandement intégré de l'OTAN, alors que l'on supprime des unités militaires ici en France, alors que l'on souhaite supprimer 54 000 personnels de nos armées et ce dans la quasi indifférence générale. L'annonce de la réorganisation de nos armées interviendra fin juillet. Nous serons alors fixés tant sur le sort de la Brigade franco-allemande que sur l'avenir de notre Armée et de nos soldats. 

Gregory DUFOUR
Président du Cercle Esprits de Défense
Officier de la réserve citoyenne de l'Armée de Terre
Ancien auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de Défense (IHEDN) 


(1)  « …
la France est prête à apporter sa garantie, prête à mobiliser sa diplomatie, ses ressources, ses soldats,… » - discours du président de la république devant la Knesset le lundi 23 juin 2007 http://www.elysee.fr
(2) projet français de traité établissant une union d'états incluant un important volet sur l'Europe de la défense et que le Général de Gaulle supprimera dans la mesure où les pays européens souhaitaient instamment une référence à l'OTAN









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