1870 : les monuments commémoratifs des champs de bataille de Metz



1870 : les monuments commémoratifs des champs de bataille de Metz

La guerre franco-allemande de 1870-1871 a été l’un des éléments déclencheurs des atrocités qu’allait connaître le XXème siècle. Elle reste néanmoins un conflit particulièrement négligé de notre mémoire collective, y compris par de nombreux historiens français et allemands à quelques exceptions près, bien que la France dût payer un lourd tribut à celle-ci avec notamment l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine et que de cette guerre jaillirent les ferments de l’esprit de revanche de 1914.

Afin d'éviter de voir une mémoire tant nationale que partagée tomber davantage en désuétude, le comité de Metz-Ville du Souvenir français, présidé par André Masius, avait organisé le 8 octobre 2010, une conférence sur les monuments commémoratifs des champs de bataille tenue par François Hoff. Une conférence tout à fait remarquable dont voici un petit résumé.

Si la guerre franco-allemande de 1870 fut particulièrement courte (6 mois), elle fut particulièrement importante tant en France que de l’autre côté du Rhin. Elle entrainera avec elle la chute du second Empire en France mettant ainsi fin aux guerres impériales et permettra également l’émergence tant souhaitée par Otto von Bismarck de l’unité allemande, de l’unité de multiples états germaniques autour de la Prusse en janvier 1871.

La guerre franco-allemande de 1870 prit un tournant important à partir d’août 1870 avec le blocus de Metz. Metz, un bastion militaire où allait se réfugier l’Armée du Maréchal Bazaine. Un refuge pour l’Armée de Metz de Bazaine après de sanglantes batailles qui s’étaient déroulées aux alentours de cette ville lorraine. Mars-La-Tour, Vionville, Rezonville, Gravelotte, Saint-Privat, autant de lieux de batailles qui allaient voir de très nombreux soldats tomber. Ainsi lors des batailles de Metz, on ne dénombra pas moins de 25 000 soldats morts et 4 600 bêtes. Autant d’éléments qui entrainèrent de facto les autorités civiles et militaires tant français qu’allemandes à donner à ces soldats une sépulture pour des questions certes morales mais aussi sanitaires, d’autant plus de 6 000 soldats blessés décédèrent à Metz même.

L’essentiel des soldats furent d’abord enterrés dans des fosses communes soit sur les lieux de bataille, soit juste à côté. Les soldats français et allemands se retrouvaient parfois dans une même fosse commune. Ces fosses comportaient une croix et un écriteau fait à la hâte et avec les moyens du bord. 

Dès l’hiver 1870, de nombreuses tombes et fosses communes faites à la hâte seront dégradées. Il n’était ainsi pas rare de voir des corps ressortir de terre dans les champs (qui avaient été des champs de bataille) au grand damne des paysans, faute d’avoir été correctement mis en terre. Ceci poussera le Génie allemand à entreprendre de nombreux travaux afin de refaire ces tombes en creusant notamment des tombes suffisamment profondes pour éviter que de tels évènements n’aient à se reproduire.

La question de l’entretien des sépultures militaires fut inscrite dans le Traité de Francfort signé le 10 mai 1871. Ainsi dans l’article 16, "les deux Gouvernements français et allemand s'engagent réciproquement à faire respecter et entretenir les tombeaux des soldats ensevelis sur leurs territoires respectifs".

A partir de ce moment, Français et Allemands entretiendront leurs sépultures militaires avec des buts politiques spécifiques pour les uns et les autres qui dépasseront largement le simple entretien de la mémoire de leurs soldats respectifs. Et Metz, allait en devenir l’un de symboles les plus importants.

Pour la France, il convenait d’effacer l’invasion allemande et la défaite et de rappeler que l’Alsace et une partie de la Lorraine étaient françaises et que les soldats français morts sur ces terres y dorment toujours. Ce fut ainsi un moyen de faire vivre l’espoir de revanche, afin de pouvoir récupérer, un jour, l’Alsace-Lorraine perdue. Dans ce même esprit, différents ouvrages seront publiés en France. L’ouvrage de 300 pages, la Terre sanglante, rappelant les combats de Metz en est une des illustrations. Metz, une ville dont 90% des monuments funéraires militaires avaient été construits par les Allemands ! 

La population francophile de Moselle utilisera les cérémonies du souvenir afin de rappeler que Metz a été et reste une terre française. Ainsi le monument de Chambière érigé à Metz le 7 septembre 1871 (donc après l’annexion) et au sein duquel reposent 7 000 soldats français, sera français, malgré le fait d’être située dans une ville annexée ! Son inauguration par Monseigneur Dupont des Loges, se voudra être un hommage aux soldats français tombés. 

A la nouvelle frontière de la France et l’Allemagne, à quelques kilomètres de Metz, côté français, la ville de Mars-La-Tour fit construire un monument à la gloire des soldats français tombés, malgré des pressions allemandes qui ne souhaitaient pas voir la construction d’un tel monument qui allait devenir un lieu de pèlerinage pour toute mosellan francophile annexé. En effet, lors de son inauguration se sont près de 15 000 personnes qui s’y déplacèrent dont de très nombreux annexés. L’Abbé de Mars-La-Tour allant même faire de son église une église « commémorative » (avec de nombreuses plaques commémoratives installées sur les murs de l’église). Le clocher de l’église devenant même une Tour d’observation avec une vue sur les champs de batailles de Mars-La-Tour. Mars-La-Tour qui devient chaque 16 août un très important lieu de pèlerinage. 

Pour l’Allemagne, la construction de monuments dédiés à la mémoire des soldats allemands tombés pendant la guerre franco-allemande de 1870 doit avant tout être l’occasion de réaffirmer l’unité allemande. Une unité allemande conquise de haute lutte par le sacrifice de soldats bavarois, hessois, prussiens…Des monuments sont ainsi créés par des associations de corps d’officiers et/ou des associations d’anciens combattants. L’inauguration de ces monuments se déroulaient de la façon suivante : chants, musiques, discours officiel d’un responsable politique, discours officiel d’anciens combattants (souvent de l’unité des soldats enterrés), hymne nationale, puis dépôt de gerbes. Ces inaugurations revêtaient ainsi pour l’Allemagne un caractère particulier. L’Empereur Guillaume II viendra ainsi à plusieurs reprises à Metz rappeler durant ces inaugurations le courage des soldats de la nouvelle unité allemande mais aussi leur attachement à l’unité allemande. Ces discours ne contenaient jamais de messages belliqueux à l’égard de la France. Pour les 25 ans de l’unité allemande, et donc de la victoire allemande de 1870, ce sont des milliers d’anciens combattants allemands qui se déplacent pour des festivités à Metz. C’est ainsi le début de que l’on peut nommer « le tourisme de mémoire ou tourisme patriotique». Ainsi chaque année, de nombreux Allemands viendront voir ces champs de batailles autour de Metz qui auront permis l’unité allemande. Des musées militaires allemands sont créés et notamment à Gravelotte. Des hôtels voient le jour non loin des anciens champs de bataille, des sociétés de locations de fiacres notamment sont créées,… Dans les années 1910, des albums photos ou de cartes postales thématiques sur la guerre franco-allemande sont réalisés et s’arrachent, des guides touristiques promeuvent l’unité allemande… Bref, un « business » s’organise aussi autour des champs de bataille et de ce qu’ils représentent pour l’unité allemande.

Cette situation sera difficilement acceptable pour de nombreux annexés messins. Différentes dégradations de monuments dédiés aux soldats allemands se dérouleront ainsi à Metz, bien que la frontière entre dégradation patriotique et dégradation criminelle fut particulièrement mince.

En 1918, au lendemain de la première guerre mondiale, le monument allemand de Saint-Privat sera dynamité par le Souvenir français (qui sera créé en 1887 à Metz, donc durant l’annexion). Dans les années 20, de nombreux monuments « jugés arrogants » verront leurs bronzes démontés alors que le Traité de Versailles prévoyait, dans certains de ses articles, d’entretenir les monuments. Le gouvernement français fera voter  un budget pour reconstruire à minima des monuments allemands détruits. Une condition importante reste de mise : l’accord des villes pour procéder à cette reconstruction. Or beaucoup de villes refuseront. Durant la deuxième guerre mondiale, le régime nazi et ses représentants en Alsace-Moselle (réannexée) viendra organiser des cérémonies à Gravelotte. Ils ne procéderont pas à des destructions de monuments dans cette partie de territoire contrairement à ce qui sera pratiqué dans d’autres villes françaises. Ils souhaiteront inscrire leur action dans celles qui avaient prévalues depuis 1871 pour le premier et deuxième Reich.

A partir des années 50, on assistera à une mort lente des monuments de 1870 due à un souvenir tendant à s’estomper fortement au sein de la population et à des témoins de moins en moins nombreux. Une mémoire qui s’effiloche au final avec le temps.






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